LE PARADIS D’ALLAH ?

 

 

            Salman se réveilla en sursaut. Il était en sueur. Il appela presque en criant Aziz, son instructeur et compagnon de combat dans la lutte contres les infidèles.

            « Aziz, il faut que je te raconte le rêve, plutôt, le cauchemar que je viens de faire. Il me laisse l’impression que nous ne respectons pas la parole du Tout Puissant.

            - Calme toi Salman, racontes-moi et sois rassuré, un cauchemar n’a rien de réel.

            - Si, si, écoutes-moi. C’était comme dans la réalité : je marche vers le marché d’un pas allègre et déterminé ; je suis heureux    car bientôt je vais être au paradis. Le bonheur que je ressens doit se lire sur mon visage car les passants qui me croisent me sourient. Certains doivent se poser des questions : comment un si jeune homme, au visage si fin malgré la barbe, a-t-il un corps si gros ? Il est vrai que les explosifs cachés sous mes larges vêtements et que l’arme automatique camouflée dans l'une de mes poches me donnent un drôle d’aspect. Je marche suffisamment vite pour qu’ils n’aient pas le temps de s’attarder sur ce détail.

            A l’entrée du marché je suis gêné par un homme qui décharge une camionnette remplie de légumes. Je me dirige vers l’endroit idéal pour tuer ou blesser le maximum de passants. Plus il y aura de victimes, plus ma gloire sera grande ! Maintenant je suis au bon emplacement, la foule est assez dense, mais pas trop serrée, donc les projections de grenailles se disperseront et atteindrons les gens sur une grande surface. Avant de déclencher le détonateur je jette un coup d’œil alentour : je remarque un papillon qui bat ses ailes multicolores, posé sur une aubergine de l’étalage qui me fait face ; une femme non voilée choisi des courgettes ; le vendeur, un vieil homme, fume une cigarette. Tandis que je me prépare à mettre fin à la vie de ces mauvais croyants, une jeune fille passe devant moi. Sa jupe est si courte que s’en est une insulte envers le Tout Puissant.

            Une fois mon arme pointée sur la foule, je tire tout en tournant et en déclenchant la mise à feu des explosifs fixés autour de ma ceinture. Je vois des gens qui s’écroulent, atteints par les balles, puis j’entends un énorme bruit. Je sens mon corps qui se disloque, je ressens une immense douleur, très brève, puis…

            - Mais cela est ce que tu vas faire dans quelques jours, Salman. Pour la gloire de Dieu, ainsi tu iras directement au paradis ; pour cet acte tu seras considéré comme un homme saint, un martyr capable de donner sa vie pour le Tout Puissant. Non seulement tes parents seront fiers de toi, mais tes amis aussi et ton geste sera connu de tous les croyants. Alors en quoi cela n’est pas respecter Allah ?

            - Aziz, jusqu’à présent ce n’est qu’un rêve, mais la suite est un cauchemar, un très mauvais cauchemar. Tu vas comprendre. La douleur était si forte que je crois que c’est elle qui m’a tué. Non, pas tué, puisque je suis encore en vie et que je me retrouve dans un lieu étrange, très lumineux, blanc, non pas comme dans un brouillard, mais vide. Aussi loin que portent mes yeux je ne vois rien qui puisse me servir de repère. Je veux lever mes bras pour les regarder, mais je n’ai pas de bras, je regarde vers le bas de mon corps, mais je n‘ai pas de corps. Je ne suis plus qu’un esprit. Alors, j’entends une voix. Je ne l’entends pas avec mes oreilles, mais à l‘intérieur de moi, dans mon âme :

             - Salman, regardes et vois ton œuvre : ces femmes, ces enfants, ces hommes déchiquetés, blessés ou morts. 

            Alors je vois, et tel un oiseau je survole cet horrible massacre dont je suis l’auteur. Il n’y a que des corps sanglants, certains ont les membres éparpillés ; là un homme sans tête, là un bras, là une femme tenant sur elle un enfant en charpie, là une main serrant encore ce qui devait être une courgette. Les légumes des étals sont mélangés à des restes humains. Il y a des morceaux de viande partout, on ne sait s’ils sont humains, ou proviennent des boucheries du marché. Puis, de nouveau la Voix intervient :

            - Beau travail n’est ce pas ? Avant, la majorité des religions n’avait pas fait pire ; mais c’était par manque d’armes aussi meurtrières que maintenant. J’ai crée l’Homme, j’ai commis l’erreur de lui donner son libre arbitre. L’Homme a été assez stupide pour créer des religions. Les religieux ont crée des lois, des rites, des codes qui les servent mais Me desservent. Ils prétendent que tout cela est en Mon Nom et pour Moi, comme si Je n’étais pas le Tout Puissant, comme si Je n’étais pas capable d’agir seul. Ils ont douté de ma Puissance. Sais-tu que, comme eux, tu viens de commettre un très grand péché. Cela s’appelle un blasphème. Certes, tu as été manipulé, mais tu aurais dû mieux lire le Coran, ou ne pas le lire du tout ! Cette faute pourrait te conduire en enfer ! Vas, quittes ce lieu, je ne peux pas t'accepter car ton corps est trop dispersé : comment reconnaître dans cet amas de viandes répandues près de cette boucherie ce qui fut ta chair. Et là, sur la jupe ensanglantée de ce qui était une belle jeune fille, ce petit morceau de l'on ne sait quoi ; est-ce un fragment de ris de veau provenant de l'étal du boucher, un morceau de l'un de tes testicules ou un bout de cerveau du bébé dont la tête a éclaté ? Je voudrais te sauver, car tu es un brave garçon, il est écrit qu’un jour tu seras de nouveau en Ma Présence ; que ton libre arbitre agisse et te dirige vers le bon choix !»

            - C’est à ce moment que tu es venu me réveiller parce que je gémissais dans mon sommeil.

            - Mais Salman, ce n'était qu'un cauchemar, né de ta crainte de la mort, de ton manque de confiance en Allah. Il t'a été inspiré par Satan. C'est cela, oui c'est Satan qui veut te conduire vers le mal ! Enfin, Salman, réfléchis ! Tu sais... »

 

            Aziz eut quelques difficultés à faire comprendre à Salman que c'était pour le bien de l'islam, donc d'Allah, qu'il devait accomplir son devoir de croyant : tuer les infidèles et les mécréants. Pour arriver à le convaincre il se fit assister par leurs compagnons d'armes et les familles dont l'un ou plusieurs de leurs membres avaient offert leur vie au Tout Puissant. Ceux qui s'étaient sacrifiés étaient vénérés plus que des héros ! Leurs parents étaient fiers ! En plus du paradis dans l'au-delà, Salman aurai gloire et honneurs en ce bas-monde ! Si jamais Salman renonçait à ce devoir, il serait rejeté de sa communauté, maudit et serait, bien entendu, voué à se retrouver en enfer après la mort.

 

            Maintenant, plus forcé que convaincu, Salman marche vers le marché d’un pas moins allègre et déterminé que dans son cauchemar. Ce qu'il allait commettre lui permettrait-il d'entrer au paradis. Il ne ressent aucun bonheur mais une grande inquiétude. Les passants qui le croisent ne lui sourient pas, mais ils doivent se poser des questions : comment un si jeune homme, au visage si fin malgré la barbe, a-t-il un corps si gros. Ils ne savent pas que ce sont les explosifs cachés sous ses larges vêtements et l’arme automatique camouflée dans une de ses poches qui lui donnent ce drôle d’aspect. Il marche suffisamment vite pour qu’ils n’aient pas le temps de s’attarder sur ce détail.

            A l’entrée du marché il est gêné par un homme qui décharge une camionnette remplie de légumes. Salman se dirige vers l’endroit idéal pour tuer ou blesser le maximum de passants. Plus il y aura de victimes, plus grande sera sa gloire. Maintenant il est au bon emplacement, la foule est assez dense, mais pas trop serrée, donc les projections de grenailles se disperseront et atteindrons les gens sur une grande surface. Avant de déclencher le détonateur il jette un coup d’œil alentour : il remarque un papillon qui bat ses ailes multicolores, il est posé sur une aubergine de l’étalage qui lui fait face ; une femme non voilée choisi des courgettes ; le vendeur fume une cigarette. Tandis qu'il se prépare à mettre fin à la vie de ces mauvais croyants, une jeune fille passe devant lui. Sa jupe est courte. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que depuis qu'il est sorti dans la rue, tout est semblable à ce dont il a rêvé, ou plutôt cauchemardé il y a deux jours. Du visage des passants, aux odeurs dans le marché, et même au moindre détail, tout est identique. Par exemple c'est le même papillon qui bat ses ailes multicolores, posé sur une aubergine de l’étalage qui lui fait face. Quant à cette jeune fille à la jupe courte, elle lui inspire, non pas un désir sexuel, mais le même plaisir qu'inspire la vision d'une fleur ou d'un beau paysage. Et cette femme portant son bébé dans les bras, ils sont si beaux tous les deux ! Et ce vieil homme, qui tranquillement fume une cigarette, il a l'air bien brave. Alors Salman se pose des questions : pourquoi ôter la vie à ces gens ? Pourquoi transformer ce lieu paisible en une ruine ensanglantée ? Pour le plaisir d'Allah ? Le Tout Puissant aurait-il créé ce monde pour le détruire ? Aurait-il honte de son œuvre ? Dans ce cas pourquoi cacher le visage des femmes et ne pas voiler les autres beautés du monde ?

            Comprenant qu'il a été manipulé, Salman sort du marché. Il sait qu'elle est sa mission, sa vrai mission, non pas celle imposée par une bande de meurtriers et d'hérétiques qui prétendent agir sur ordre de Dieu pour servir leur besoin de puissance et de pouvoir.

Alors il se rend chez Aziz. Là, il n'est pas attendu. Aziz et les cinq membres de la petite bande sont assis autour d'une table, écoutant la radio, attendant des nouvelles de ce qui s'est passé au marché. A la vue de Salman ils savent que rien ne s'est produit. L'air fâché Aziz interroge Salman :

            - De deux choses l'une, ou bien tu as eu peur, et tu n'es qu'un pleutre, ou bien le détonateur n'a pas fonctionné, je préfère cette dernière version. Qu'as-tu à me répondre ?

             - Je ne suis pas un pleutre, je n'ai pas peur de mourir, mais dans quelques secondes tu sauras si le détonateur fonctionne. Ce disant, Salman déclenche le détonateur, qui fonctionnant parfaitement fait sauter les explosifs caché sous sa djellaba.

            Puis il est accueilli au paradis, même si son corps est dispersé, car il a fait le bon choix.  Mais, ce paradis est ce bien celui d'Allah ?

 

 

 

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