ONZIÈME CHAPITRE

 

RETOUR

 

A LA

 

VIE CIVILE

 

  Il retourna à Paris chez ses parents. Son père, pendant sa captivité, s'était lié d'amitié avec un journaliste, prisonnier de guerre dans le même stalag que lui. Ils avaient de nombreuses affinités, entre autre celle d'être venus jeunes s'installer à Paris, dans le quartier de Pigalle, d'avoir fréquenté les mêmes lieux et de connaître les moindres recoins de la Butte Montmartre. Ce qui fit que, dès leur retour de leur longue détention, les deux amis et leurs familles se fréquentèrent avec assiduité. Quand ce journaliste, rédacteur en chef d'un journal parisien, apprit que le fils de son ami cherchait du travail, il proposa à François de se joindre à son équipe. Bien sûr, au départ la paye ne serait pas mirobolante, il ferait plutôt un travail de grouillot, mais s'il avait une bonne plume il pourrait passer de la rédaction d'articles de faits divers banals à des sujets plus sérieux.

  François accepta, et pendant quelques temps fut le garçon à tout faire de la rédaction : aller chercher les cigarettes pour l'un, changer le ruban de machine à écrire pour l'autre, et surtout aller chercher les bières et les sandwichs à la brasserie du coin pour toute l'équipe, furent ses premières approches du travail de journaliste. Il rédigeait des papiers de peu d'intérêt : un article sur les derniers films sortis, ou sur tout autre événement peu intéressant pour un rédacteur chevronné. Mais il arrivait aussi qu'il soit amené à écrire des articles plus importants à la place de collègues absents.

  Il n'avait que rarement la possibilité d'utiliser une machine à écrire de la rédaction. Quand il y en avait une de disponible, à peine François avait-il glissé une feuille de papier dans l'engin, que son propriétaire en avait un besoin urgent. Alors, François sortait d'une de ses poches un crayon et son Opinel que son grand-père maternel lui avait offert en lui disant « Tiens gamin, prends ça, un couteau c'est indispensable. Je m'en suis rendu compte dans les tranchées, quand j'ai été appelé en 1916. C'est un copain savoyard qui me l'a procuré. C'est pratique et costaud ! ». Il taillait consciencieusement la pointe du crayon, en pensant à ce grand-père aux conseils toujours utiles, prenait une feuille de papier et écrivait son article. Lorsqu'il avait à corriger un mot, une phrase ou un paragraphe il préférait gommer plutôt que de raturer : il avait appris, pendant la période de restriction, lors de l’occupation, qu'il fallait économiser et ne rien gâcher, C'était aussi un des conseil de son aïeul. Il y avait tout de même un problème : François écrivait si mal qu'il lui était très souvent difficile de se relire ; et pour ses collègues c'était pratiquement impossible. De ce fait il était devenu un grand spécialiste de la chasse aux machines à écrire. Il était craint de tous les membres de la rédaction car il était capable de, non pas voler, mais emprunter une machine pour aller se cacher dans un recoin et taper son article.

  Un jour, par dérision ou pour s'amuser un peu de ce grouillot, un journaliste lui offrit un taille crayon. Effectivement c'était plus pratique, mais, constata François, le crayon s'use plus vite, donc il préféra revenir à son ancienne méthode. Puis arriva le jour où il eut sa machine, non pas une machine confiée par l'entreprise, mais sa machine, à lui seul. Ce même journaliste qui lui avait offert le taille crayon la lui avait vendue en précisant « Je viens de m'acheter une superbe machine à écrire, portable et plus légère, j'aime pas jeter, alors fiston, si ça t’intéresse je te la vend. Le prix : un paquet de cigarettes, comme cela j'aurai l'impression d'avoir fait une bonne affaire...et toi aussi. » Cette occasion, une Japy de 1935 n'avait qu'un défaut, elle sentait la nicotine à plein nez. Son généreux vendeur était un grand fumeur alors que François ne fumait pas.

  Peu à peu il fit son chemin et, grâce à son style, des reportages lui furent confiés, tant et si bien qu'un jour il prit la place d'un journaliste qui partait à la retraite. Il fut nécessaire d'embaucher un nouveau petit jeune : se passer de grouillot n'est pas évident !

  Il pris du galon : ses articles étaient agréables à lire, bien renseignés. De plus il n'hésitait pas à accepter de couvrir n'importe quel sujet quelle que soit son importance. Un jour, le rédacteur en chef lui demanda si il était intéressé par un poste de correspondant de guerre en Indochine qui allait être vacant : François accepta avec grand plaisir. Il avait gardé un bon souvenir des quelques mois passé dans la poche de Lorient, ou plutôt, il en avait oublié les mauvais. Aller à l'aventure, dans un pays lointain, assister à une guerre, sans y participer réellement, ne pouvait que lui plaire.

 

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