DOUZIÈME CHAPITRE

 

UN

 

MERVEILLEUX VOYAGE

 

 

 

  Ce fut pour lui une belle aventure qui devint merveilleuse à partir de Djibouti. Après une nuit de voyage en train au départ de Paris il embarqua, à Marseille, sur le paquebot Champollion. Il avait du temps devant lui, il se lança donc dans l'écriture d'un récit relatant de manière romanesque sa petite expérience guerrière. Il avait emporté, dans ses bagages, sa machine à écrire portable.

  Bien sûr, entre Marseille et Djibouti il eut de quoi satisfaire sa curiosité : longer la Corse, l'Italie, la Crète, puis traverser le canal de Suez. Les escales étaient courtes, mais permettaient d'entrevoir d'autres genres de vies. François aimait bien regarder les manœuvres lors des départs et des arrivées dans les ports ; cela lui rappelait son passé de marin. Il aimait aussi assister aux débarquements et embarquements des passagers. Bien lui en pris car, lors de l'escale à Djibouti, tandis qu'il observait les nouveaux passager qui montaient à bord - des touristes, des voyageurs de commerce ?- il aperçut une jeune fille qui lui parue être la plus belle du monde. Elle était très élégante dans son uniforme d'infirmière militaire. Elle ressemblait à une actrice qui commençait à se faire un nom dans le monde du cinéma. Ses cheveux bouclés, châtain foncé, ses yeux marron clair, son corps aux rondeurs agréables lui confirmèrent qu'elle était effectivement la plus belle sur cette terre. Et plus il l'observait, plus monta en lui un espoir. Non, c'était impossible, incroyable! Et quand, de loin, leurs regards des croisèrent et qu'elle lui sourit il eut la certitude que c'était Liliane, sa petite copine Lili avec qui il avait vécu de nombreuses aventures dans le square du Sacré-Cœur. Elle aussi l'avait reconnu. Ils se précipitèrent l'un vers l'autre et se s'embrassèrent. François était heureux, il avait retrouvé Liliane, sa Lili, son premier et seul amour, son grand amour. Elle aussi était heureuse, elle avait retrouvé son François.

  Inutile d'ajouter un paragraphe racontant ce moment de leur retrouvaille : ce fut, certes, merveilleux et beau, mais cela vous obligerait à sortir votre mou-choir, ou un gros paquet de Kleenex, pour essuyer vos larmes de joie tellement ce fut émouvant.

  Le soir même il y eut dîner dansant. Il ne dansèrent pas. Elle lui avait précisé qu'elle n'était pas passionnée par cette activité. Cela tombait bien, François aurait aimé savoir danser, mais il dansait si mal qu'il s'abstenait de pratiquer ce genre d'occupation. Plutôt que de suer sur la piste ils préférèrent bavarder en sirotant une boisson glacée et se racontèrent leur vie passée. Un chapitre ne suffirait pas pour relater tout ce qui fut dit pendant cette soirée. Sinon que Liliane s'était engagée comme infirmière dans l'armée. Affectée en Indochine, elle avait fait escale à Djibouti pour voir ses parents, son père avait été muté à la fin de la guerre après son séjour à la Réunion. Quand elle était en métropole, elle s'était rendue à l'adresse de François. La concierge lui précisa que la famille Kerwannec avait déménagé depuis quelques années pour habiter dans un logement plus confortable et qu'elle n'avait pas gardé la nouvelle adresse.

 Un soir, accoudés au bastingage, François et Liliane admiraient le coucher de soleil. Le spectacle était magnifique et indescriptible tant les couleurs du ciel, de la mer et même de ce disque qui passait du jaune lumineux au rouge foncé en se noyant dans l'océan étaient changeantes. François se tourna vers Liliane :

 –  Ce spectacle est admirable et me semble irréel. J'ai l'impression que le soleil est énorme. J'ai vu, il y a peu de temps un film américain, un western où il y avait un coucher de soleil à la fin. C'était beau, et je me disais que ces Américains, avec leur Technicolor, ils exagèrent, on voit que c'est du décor. C'est pas possible un soleil aussi gros.

 – Pourtant si, lui répondit Liliane. De chez mes parents, quand nous étions à la Réunion, le soir, sous la varangue de notre case nous pouvions voir la même chose, avec en plus les champs de canne qui semblaient plonger vers la mer.

 François reprit :

–  Et maintenant que le soleil a disparu, je ne peux m'empêcher de penser à un poème, que j'ai appris, et retenu car j'aime me le réciter. Je ne suis ni un routier, ni un capitaine, je n’ai pas de rêve héroïque et brutal, je ne vais rien conquérir, mais l'instant présent est approprié à ce que je ressens. Pour toi, ces étoiles ne sont pas nouvelles, pour moi elle le sont. Il continua:

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,

Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré … 

 

Liliane reprit,

 

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

 

  Elle ajouta, « les conquérants José-Maria de HEREDIA, 1842-1905 , tu vois nous aussi dans les colonies nous ne sommes pas des sauvages incultes. » Surpris, François se pencha vers elle, lui pris le visage entre ses mains et lui murmura «c'est aussi dans tes yeux que je vois briller des étoiles nouvelles. »Puis il l'embrassa d'un baiser qu'elle ne refusa pas. Holà, lecteurs et lectrices, calmez vous. Il ne se passa rien de plus. Il est vrai qu'actuellement dans tout roman, comme dans tout film il doit y avoir un passage érotique. Vous vous attendiez à : «Il glissa lentement une main sous son corsage, lui caressa un sein, tandis qu'elle vérifiait, d'une main délicate la grosseur de son désir. Il lui mordillait un mamelon de sein qui durcissait. Elle commença à baisser lentement la fermeture Éclair de sa braguette…» Hé bien non, ce n'est pas le genre de la maison ! Il ne faut pas imaginer des choses : ils furent chastes. Ceci pour les raisons suivantes : d'abord, ils n'étaient pas les seuls passagers accoudés au bastingage ou se promenant sur le pont ; et puis surtout, n'oubliez pas que cela se passait au début de la seconde moitié du vingtième siècle. En ce temps là les mœurs n'étaient pas les mêmes que maintenant: le cœur avait plus d'importance que le sexe. Enfin, un détail très important : en ces temps lointains les braguettes se fermaient avec des boutons et non avec une fermeture Eclair!

 Après cette petite leçon de morale, reprenons. François et Liliane regagnèrent leurs cabines respectives, se couchèrent sagement et s'endormirent en pensant à ce bel instant qu’ils venaient de vivre. Jusqu'à la fin du voyage ils passèrent beaucoup de temps ensemble.Quand ils ne se promenaient pas sur le pont, elle l'aidait à écrire son roman en relisant ses copies, ou bien, tranquillement allongés sur un transat, ils refaisaient le monde. Autant pour lui que pour elle ce fut un merveilleux voyage.

 

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