QUATORZIÈME CHAPITRE

 

LE MANOIR

 

Le désir du couple était de s'installer, avec leurs deux enfants, dans un coin tranquille : la vie à Paris, même dans un grand appartement, surtout situé dans un quartier chic, ne leur convenait pas. Peu de temps après leur retour d'Algérie une opportunité se présenta. Non loin de Champy une propriété était en vente. Sise (comme disent les notaires) en bord de rivière. C'était une villa qu'un industriel, assez riche (Remarquez que les pauvres industriels sont très rares), avait fait construire après la première guerre mondiale. Le bâtiment était beau, dans le style des villas que l'on rencontre dans les stations balnéaires. Avec ses trois étages il était spacieux, bien aménagé avec tout le modernisme de cette époque. Le terrain, sans être immense contenait tout même deux autres constructions, l'une pour loger les gardiens, l'autre servant de garage, un cours de tennis, une serre, un petit verger, un jardin où légumes et fleurs poussaient à merveille. Au bord de la rivière une barque et un canoë, accostés à un petit embarcadère, étaient prêts pour une balade paisible sur l'eau. Tout ce qu'il fallait à François et Line pour être satisfaits. Bien que ce ne fût pas un manoir, François s'obstinait à toujours utiliser ce terme pour parler de son lieu de résidence. Quant à Liliane, elle l'appelait la case, comme elle avait pris l'habitude lors de son séjour à la Réunion, où, quelle que soit la grandeur de la maison, simple cabane ou grande villa, c'est toujours une case. Par contre, elle parlait d’habitation quand elle désignai l'ensemble de la propriété, maison et terrain.

 

François et Liliane auraient eu du mal à gérer l'habitation seuls. Certes, François était assez habile de ses mains pour jardiner et bricoler, de même que Liliane était une excellente ménagère. Mais la tâche était lourde. Donc ils gardèrent à leur service le couple employé par les précédents propriétaires, Maurice et Amélie. Ils étaient bretons, lui, de taille moyenne, costaud, le teint clair, les yeux bleus, les cheveux châtains et le visage amène rassurait par son aspect calme et avenant. Elle, petite et ronde brunette, aux joues rouges, aux yeux marron était aussi agréable que son mari. Ils s'étaient rencontrés sur leur lieu de travail : un hôtel restaurant d'un petit port près de Lorient. Maurice était serveur, barman, homme à tout faire. Pendant son service militaire, dans la Marine Nationale, il avait été affecté en tant que maître d'hôtel à bord d'un croiseur. A sa libération il avait été embauché dans cet hôtel-restaurant où Amélie secondait le patron et la patronne de l'entreprise. Ils se fréquentèrent tant et si bien qu'ils se marièrent. Leurs patrons désirant prendre leur retraire vendirent leur fonds de commerce. Maurice et Amélie, ne s'entendant pas avec les nouveaux propriétaires, décidèrent de changer d'air. Il répondirent à une petite annonce d'un Parisien qui cherchait un jeune couple pour s'occuper de sa résidence secondaire et se retrouvèrent au manoir. Quelques mois après leur embauche leurs employeurs décédèrent dans un accident d'avion. Les héritiers leur laissèrent en main l'entretien,la gestion du domaine et le soin de faire visiter les lieux aux éventuels acheteurs

 

Avant d’emménager, François et Liliane se rendirent à plusieurs reprises au manoir. Ils firent plus ample connaissance avec ce jeune couple qui leur plut. L'entretien des lieux, autant à l'extérieur qu'à l'intérieur, démontrait leurs capacités professionnelles. Ce qui les charma aussi fut l'impression d'honnêteté et de simplicité qu'ils dégageaient ; ils étaient déférents mais pas obséquieux. Et puis, ils étaient bretons, ce qui plaisait à François, lui qu'il ne l'était qu'à moitié. Enfin, Maurice, comme lui, avait servi sur un navire de la Royale (c'est à dire Marine Nationale), donc il ne pouvait être qu'un homme bien. Le seul bémol était que François et son épouse n'aimaient pas le rôle de patrons. Être servi et avoir à donner des ordres leur déplaisaient fortement. Après une semaine de présence au manoir, ayant l'impression de ne pas être chez eux mais dans un hôtel à cinq étoiles, ils instaurèrent leurs règles. D’abord, Maurice et Amélie étaient embauchés avec un nouveau contrat, des gages plus élevés, plus de responsabilités, un budget à disposition afin de pouvoir assumer de nouvelles charges c'est à dire acheter à leur convenance ce qui leur était nécessaire, embaucher du personnel... En résumé gérer leur travail à leur manière en étant leur propre maître. Ensuite, plus de Monsieur ou Madame, mais François et Liliane. Et enfin, ne plus prendre leurs repas dans la cuisine, mais ensemble, en famille, cela même pendant leurs jours de repos, s'ils le désiraient, car ils étaient libres. Maurice et Amélie, un peu embarrassés au départ, constatèrent que cette manière de vivre, qui leur convenait, était loin d'être désagréable. Et, lorsque François et Liliane avaient des invités, ils les présentaient comme leurs cousin et cousine.

 

Plus le temps passait plus les liens se resserrèrent. D'excellents amis ils devinrent comme les membres d'une même famille, avec ses joies et ses peines partagées. Et si François et Liliane finirent par tutoyer Maurice et Amélie, ces derniers n'osèrent jamais, était-ce par respect ?

 

Donc, la vie s'écoulait, pas toujours paisiblement, au manoir. Il y eut, comme pour tout le monde, des grands moments de tristesse : pertes des grands-parents, des parents, de parents plus ou moins proches et d'amis. Mais aussi d'autres événements heureux.

 

François et Liliane fréquentèrent, à petite dose, le grand monde, qui pour François n'offrait que l'intérêt de côtoyer et ainsi observer cette faune dont il tirait les personnages et les sujets de ses écrits. Ils préféraient la compagnie de gens plus simples, mais au combien plus sympathiques, comme leurs chers Maurice et Amélie. François accepta de participer à des émissions de radio et de télévision, et comme il n'abandonnait pas son humour mordant, et très souvent corrosif, lors de ces entretiens autant plaisait-il aux auditeurs et aux téléspectateurs, qu'il déplaisait à la majorité des gens de la haute société . En réalité, il donnait plus d'importance à sa vie familiale, à son travail d'écrivain, au bricolage et au jardinage. Il évitait, dans la mesure du possible, de se retrouver, un gâteau sec dans une main, un verre de champagne dans l'autre, dans ces cocktails, entre un ministre, un avocat, un économiste et une comédienne à la mode, où l'on s’ennuie comme un rat mort (il aimait cette expression qui, disait-il, résumait parfaitement la situation). La solution qu'il avait trouvée, pour ne pas être invité à ces réceptions, était de formuler quelques réflexions, fort polies, mais très désobligeantes envers certains invités dont le passé lui paraissait douteux. Par exemple, il demanda à un éminent homme politique, pourquoi il ne portait pas à la boutonnière la décoration qui lui avait été remise à Vichy par Pétain pour services rendus. Grâce à ce genre d'intervention Liliane et François furent tranquilles pendant un certain temps : ils n'eurent plus à se mettre aussi souvent en grande tenue pour aller s'ennuyer en compagnie du beau monde, car les invitations devinrent, heureusement, rarissimes.

 

Bien que la vie ne soit pas un conte de fée, sa fille rencontra un prince charmant (ou duc ? François était incapable de se souvenir du titre de son gendre, et Liliane en avait assez de le lui rappeler !). Ainsi, François et Liliane furent, de temps à autre, obligés de fréquenter la haute, la très haute société, celle où l'on s’ennuie beaucoup plus, et plus longtemps que dans une réception chic du gratin parisien. Avec son épouse ils l'avaient pourtant bien élevée cette enfant, pas trop de religion, une bonne éducation, des études sérieuses et utiles. Elle avait obtenu son diplôme de docteur en pharmacie ; il ne restait plus qu'à acheter un fonds de commerce ; papa et maman avaient les moyens ! Mais voilà, la vie réserve bien des surprises.

 

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