QUINZIÈME CHAPITRE

 

SURPRISES !

 

 

L'une des surprises, où le désagréable se mêle à l'agréable, arriva à cause ou grâce à leur fils aîné. Lui aussi avait été bien éduqué. Il avait suivi des études artistiques, il avait suffisamment de talent pour devenir un peintre renommé - être fils à papa aide énormément - mais il se voyait mal en artiste peintre et préféra ouvrir une galerie de peinture ; papa et maman eurent les moyens de l'aider dans cette entreprise. Trois ans après le fils eu la fierté de restituer à ses parents la mise de fonds qu'ils lui avaient, non pas prêtée, mais donnée et les informa qu'il allait ouvrir une galerie à New York. Dans cette galerie on n'y trouverait pas que des tableaux mais aussi des meubles et autres objets provenant du vieux continent.

  Par la suite il ouvrit plusieurs galeries brocantes dans les villes les plus florissantes des États-Unis. C'est lors de l'inauguration du magasin de Los Angeles, où François, Liliane, leur fille ainsi qu'Amélie et Maurice, avaient, été invités que se produisit l'imprévisible. Un nombre impressionnant de célébrités de toutes sortes participait à cette petite fête : artistes, acteurs, hommes politiques, hommes d'affaires, enfin, tout le gotha présent et disponible ce jour là à Los Angeles. Dans cette assemblée était présent un jeune homme, disons même un très beau jeune homme, qui avait pour particularité d'être le fils cadet du monarque du Monti-Luxendorf.

  Ce qui, pour François, n'aurait pas dû arriver arriva ! Le frère présenta sa sœur au beau jeune homme qui eu le coup de foudre pour cette belle jeune fille. Le problème est que ce fut réciproque. Les deux jeunes gens se revirent très souvent (en tout bien tout honneur, la preuve en est qu'aucun paparazzo ne trouva nécessaire de braquer son appareil photo pour épier leurs faits et gestes). Ils se fréquentèrent si assidûment qu'ils décidèrent de se marier.

  En premier, cela consterna François et Liliane qui, ayant eu du mal à s’affranchir des mondanités, se crurent obligés de fréquenter un milieu encore plus huppé. Ce n’était pas qu’ils mésestimaient la noblesse mais plutôt qu’ils craignaient de subir les contraintes d’un protocole rébarbatif. Lors de réceptions ils avaient eu l’occasion de converser avec quelques un de ces personnages au nom à rallonge. François les avait classés en trois catégories : les nobles qui se targuent de l’être, ceux qui ne le sont pas mais prétendent l’être. En général les membres de ces deux catégories ont tendance à bien préciser que le de de leur nom est à écrire en lettres minuscules et qu’ils sont ducs, comtes, barons ou marquis. En revanche, il y a ceux qui ne s’affichent pas et sont de vrais nobles.

  De plus, quand François apprit qu’il fallait s’adresser au futur beau-père de sa fille en l’appelant son excellentissime sérénité, il en fut très inquiet : dans quel milieu allait tomber sa fille ? N’allait-il pas éclater de rire lorsqu'il serait amené à saluer ce personnage ? Mais, après tout, François et Liliane estimèrent que leur fille était libre de son choix. Par contre, cela ne consterna pas les parents du dit jeune homme qui n'avaient rien contre la roture, bien au contraire.

  La première rencontre avec les futurs beaux parents de leur fille fut aussi agréable que surprenante. Un jour, ils reçurent un appel téléphonique émanant du palais de ses excellentissimes sérénités qui désiraient rendre visite à François et Liliane pour une affaire de plus haute importance concernant les deux familles. Que les parents du jeune prince veuillent rencontrer les parents de la petite amie de leur fils leur parut normal. Ils en auraient fait autant s'ils n'avaient craint de s'immiscer dans la vie privée de ces jeunes gens qui étaient majeurs. Ils commençaient à bien connaître l'amoureux de leur fille : il venait souvent chez eux, de même que leur fille était souvent reçue dans la famille du prince. François appréciait ce jeune homme, d'autant plus qu'il ressemblait à un camarade de maquis qu'il avait connu pendant son séjour dans la poche de Lorient.

  La rencontre se passa un bel après midi de printemps. François et Liliane s'étaient mis sur leur trente et un, ainsi que Maurice et Amélie qui s’apprêtaient à jouer, pour une fois, les serviteurs stylés. Tous s'attendaient à voir arriver les deux invités dans une voiture de grand luxe. Erreur, ce fut une berline toute simple d'où sorti le chauffeur qui alla ouvrir la portière droite avant à une élégante dame. François se fit une réflexion : non seulement ce chauffeur n'a pas de casquette, il est habillé de manière décontracté, mais surtout j'ai l'impression de le connaître. De même Liliane pensa : elle est habillée très simplement cette dame; il me semble l'avoir déjà vue. Étaient-ce des envoyés de ses excellentissimes sérénités ? En tout cas il n'y avait personne d'autre dans le véhicule !

  Si au Vatican il se passe un tas d’événements, de même qu'à Monaco et beaucoup moins au Luxembourg, rien n'incitait le dérangement d'une meute de journaliste vers le Monti-Luxendorf. De ce fait, François et Liliane n'avaient jamais vu en photographie, au cinéma, à la télévision, dans un journal ou un magazine les parents du petit ami de leur fille. Leur nom était rarement cité lors de mariages ou d'enterrements de grands de ce monde, et, quand ils apparaissaient sur une photo ou une vidéo c'était au dernier rang, à peine reconnaissables. Donc il est très compréhensible que François et Liliane n'aient pas reconnu dans ces deux arrivants, qui s'avançaient, souriant, vers eux, les futurs beaux-parents de leur fille. L'homme pris d'office la parole .

          –  Bonjour François, tu dois te souvenir de moi...

Rodolphe, le petit prince ! Quelle surprise, donc tu es vraiment prince ? Je croyais que c'était un surnom qu'on t'attribuait à cause de ta prestance, de ton langage raffiné et de tes bonnes manières.

Je suis bien prince, François. Mais, nous parlerons du temps passé, du côté de Lorient, après les présentations. Je suis bien Rodolphe, surnommé le petit prince. Mais en réalité mon identité exacte est : Rodolphe, Valdemar, Igor, prince et duc de Monti-Luxendorf, comte de Burgadie, connétable de Vixandie et je te passe mes autres titres. Voici mon épouse, la princesse Victorine, duchesse de... là aussi je te passe la suite. Une précision : Victorine, née Bérruche, a vu le jour dans le quartier de Ménil-montant à Paris. 

   Cette dernière pris la suite de son mari.

       – Quant à moi, Liliane tu m'as reconnue, je le vois à ton grand sourire. Je suis bien cette Victorine, infirmière dans la même équipe que toi en Indochine.

Vous comprenez pourquoi nous ne sommes pas venus en grande tenue. Comme on dit : nous avons gardé les cochons ensemble, reprit Rodolphe.

  Liliane et François proposèrent de continuer leur conversation sous un vieux cerisier qui servait de salle à manger, salon, bureau, enfin un endroit où il est agréable de s'installer à l'abri des ardeurs du soleil quand la météo le permet et, aussi, quand, au temps des cerises, les merles et autres volatils ne se battent pas comme des politiciens en quête de mandat avant des élections. Maurice et Amélie s'étaient éclipsés, considérant qu'ils n'avaient pas à se mêler à cette réunion très familiale.

Une fois installés dans de confortables fauteuils en osier, sous ce magnifique cerisier, François engagea la conversation.

        – C'est tout de même extraordinaire de se revoir maintenant. Enfin, le plus extraordinaire c'est que non seulement nous deux nous avons vécu une sacrée aventure ensemble, qu'il en est de même pour ton épouse et la mienne et qu'en plus nos enfants se fréquentent !

–  Nos enfants se fréquentent, c'est exact, continua Rodolphe. Et c'est justement à ce sujet que nous sommes venus vous rendre visite. Mon gamin aime ta gamine, qui, elle même aime mon gamin. Ils font un couple charmant. Mais, vous deux, êtes vous d'accord pour les marier ? François, j'ai entendu parler de ton aversion envers les gens de la haute société, alors marier ta fille à un prince...

Notre fille fera ce qu'elle voudra, interrompit Liliane.

Tant mieux, donc à toi de faire la demande, dit Victorine en s'adressant à Rodolphe.

Rodolphe pris un air sérieux, même protocolaire, en s'adressant à François et Liliane :

–  Monsieur et Madame Kerwannec, mon épouse et moi vous demandons la main de votre fille Francine pour notre fils Edmond.

Nous acceptons, confirmèrent Liliane et François d'une seule voix.

Alors, c'est réglé ! Vous ne vous attendiez pas à tomber sur de vieilles connaissances, alors vous vous êtes dit : nous allons passer un moment d'ennui mortel avec ce prince et cette princesse qui ne sont pas du même monde que nous, donc faisons classique. En conséquence vous avez prévu de servir du thé ou du café avec des petits gâteaux secs, c'est ce que je constate en regardant ce qu'il y a sur cette table de jardin.  Ce disant Rodolphe se leva, se dirigea vers sa voiture garée un peu plus loin et revint en tenant une bouteille de champagne. Quant à François, il alla demander à Maurice et Amélie de se joindre à eux et d'apporter des coupes, car le champagne ne se boit pas dans une tasse. Il les présenta à Rodolphe et Victorine, non pas comme ses domestiques, mais comme des membres de sa famille.

  Tout en grignotant des boudoirs et en buvant ils parlèrent du temps passé. Rodolphe raconta comment il avait été amené se retrouver dans la poche de Lorient, puis en Indochine. Il donna aussi un petit cours d’histoire sur Monti-Luxendorf  et pourquoi cet état est si méconnu. « Mon pays n'est pas très grand, expliqua t-il, nous avons une tout petite armée, mais dans notre famille un des enfants du prince doit impérativement avoir une formation militaire. Ce fut moi qui eut ce privilège. Je dis bien privilège, car mon frère aîné dû étudier les sciences économiques, politiques et tout un ensemble de matières aussi pénibles à apprendre, ce, dans une université allemande. Moi, je fus envoyé dans une école militaire anglaise. C'était beaucoup plus agréable, malgré une discipline très ferme. J'étais donc en Grande-Bretagne quand la deuxième guerre mondiale commença. Comme la Suisse, notre pays ne fut pas envahi par les Allemands. Nous sommes un pays neutre. Mon père disait qu'en principe, un pays neutre est un pays qu'aucun puissant de ce monde ne veut voir disparaître : on protège son coffre fort, on ne le détruit pas. Mais, cet Hitler avait des idées tellement extravagantes que cela incitait à être prudent. Il me conseilla de rester en Angleterre, car, pensait-il, les théories nazis n'étaient pas sérieuses, plutôt dangereuses, et que ces abrutis étaient capables de faire n'importe quoi , donc il était nécessaires de les combattre. C'est avec plaisir que je suivi ce conseil : je restai en Grande-Bretagne pour participer à la lutte contre le nazisme.

  Parlant aussi bien l'anglais que le français, l'allemand, l'italien et quelques autres langues je fus engagé dans l'armée de sa majesté la reine d’Angleterre. Je tiens à préciser que ma mère est d'origine anglaise et même ajouter que dans mes veines coule du sang de presque toutes les dynasties royales d'Europe et de Russie. Mon père affirmait que s'il y avait autant de tarés dans les familles royales et princières c'était dû à la consanguinité. Moi, je pense qu'il disait cela parce qu'il voulait se justifier d'avoir épousé la fille d'un gentleman farmer.

  J'effectuai des missions auprès des divers maquis de France, de Hollande et de Belgique. J'étais chargé de former des opérateurs radio, de préparer des parachutages, enfin en quelque sorte m'occuper de ce qu'on appelle maintenant la logistique. Au moment du débarquement j'étais en Bretagne, et j'ai été amené à m’intégrer à un groupe de maquisards, celui de ton grand-père.»

   Quelques temps après cette surprenante rencontre les fiançailles eurent lieu chez François et Liliane. Puis le mariage fut célébré au Monti-Luxendorf. Ces deux cérémonies n'attirèrent par une nuée de journalistes : les médias avaient mieux à se mettre sous la dent. Il est vrai que les frasques d'hommes politiques ou les coucheries entre célébrités sont plus croustillantes et vendeuses que l'union de ces deux jeunes gens pratiquement inconnus du grand public.

  François et Liliane se croyaient à l'abri des mondanités ; en effet, comme eux, Son Excellentissime Sérénité, le prince Rodolphe et son épouse préféraient les réunions entre amis et parents aux réceptions protocolaires. Mais cela ne dura que peu d'années, car Rodolphe décéda, laissant son trône à son successeur, le frère aîné d'Edmond. Le successeur de Rodolphe n'était pas réservé mais plutôt très enclin à se faire remarquer, à l'inverse de ses parents, lui, il aimait parader, se faire valoir, car il avait de nouveaux projets pour le Monti-Luxendorf : le faire connaître par tous les moyens. Entre autre, avoir dans son entourage le plus de célébrités, comme le père de l'épouse de son frère, cet éminent romancier, ainsi que le fils de ce dernier et tous autres personnages renommés qu'il faut fréquenter si on veut être à la mode (branché ou in, comme on dit de nos jours). François et Liliane ne pouvaient faire autrement que de répondre aux sollicitations qu’entraîne cette trop grande notoriété. Bien sur, ils appliquaient leur ancienne tactique en s'arrangeant, par un comportement désagréable, à ne plus être invités aux cocktails, premières de spectacle, inaugurations et autres réceptions. Seulement, cela avait une limite, celle de ne pas arriver à être considérés par leurs enfants comme des solitaires. Donc ils cédaient tout de même à certaines sollicitations et en refusaient d'autres en prétextant des problèmes de santé.

  Mais il y eu encore pire ! Son excellentissime Sérénité se tua dans un accident de voiture, bêtement, en roulant à cent vingt kilomètres heure sur une route de montagne du Monti-Luxendorf, prouvant ainsi que les limitations de vitesse ne sont pas faites que pour le commun des mortels. Comme il était célibataire et sans descendance François et et Liliane se retrouvèrent les parents d'une fille, mariée à une "excellentissime sérénité", et devenant ainsi, elle aussi une "Excellentissime Sérénité". Ils furent donc obligés de faire avec.

 

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