DIX-SEPTIÈME CHAPITRE

 

 

 

EXTRAITS DU RECUEIL

 

DE NOUVELLES

 

 

 

 

 

 

 

Sa première idée était d'écrire un roman. Mais, une fois cette liste établie il ne réussit pas à trouver un fil conducteur permettant de faire intervenir ces éléments ; il se résigna à écrire un recueil de nouvelles. Et puis il voulait, aussi, dévoiler ce qui le choquait chez ses enfants : son fils profitant de la naïveté de ses clients ; sa fille vivant richement de revenus provenant en grande partie du blanchiment d'argent, il intégra ce récit dont voici le premier jet :

 

 

 

DE L’UTILITÉ DES PARADIS FISCAUX

 

 

 

Un citoyen américain, voulant camoufler au fisc les énormes bénéfices tirés de l'exploitation d'ouvriers, émigrés clandestins, donc non déclarés, s'adresse à un intermédiaire. Intermédiaire conseillé par un ami, qui, lui aussi, a, de temps à autre, besoin de cacher certains revenus illicites. Cet intermédiaire lance une opération de blanchiment d'argent des plus complexes. Sans entrer dans les détails, disons que les fonds doivent transiter sur un compte aux îles Cayman, ou Caïmans, comme vous voulez, le principal est que les fonds passent par cet endroit, sinon cela ne marche pas ; les îles Cayman, c'est comme le beurre dans les épinards. Après un bref séjour aux îles Cayman (préférons comme cela, il n'y a pas de tréma à mettre sur le i, et un s en moins, c'est toujours ça d'économisé), les capi-taux se retrouvent en Europe sur un compte ouvert dans une banque sise en un, ou plusieurs, de ces petits états dont la spécia-lité est la finance. Après tout, un trafic entre banques et autres organismes financiers honorables (il est fort possible que les îles Cayman soient encore dans le coup, d'ailleurs, plus on passe par les îles Cayman, plus ça blanchit, cela est bien connu par la majorité de nos grands dirigeants, hommes politiques, patrons de syndicat, etc.) l'argent est blanchie et se retrouve sur le compte de notre américain avec tous les documents lui permettant de justifier son honnêteté et sa bonne foi.

 

Remarquez que si ce citoyen américain avait été correcte, s'il avait déclaré ses revenus, il aurait payé une amende pour avoir employé des clandestins, il aurait sans doute eu moins à débourser que pour les divers frais bancaires et commissions versés lors de cette opération blanchiment (mais ceci n'est pas notre problème). Notre citoyen américain place son nouvel avoir dans des biens dont il espère, sinon une plus-value à la revente, tout au moins le plaisir de faire baver d'admiration ses amis et relations devant ses acquisitions, il se rend chez le plus connu des antiquaires des États-Unis. Ce dernier, qui en fait n'est qu'un brocanteur pour riche, va lui fourguer, entre autres objets, une salle à manger style Louis XV, achetée aux Galerie Barbès en 1932 pour meubler la résidence secondaire d'un couple de Parisiens. Après le décès de ces braves gens, leurs héritiers avaient donné cette salle à manger, ainsi que d'autres meubles et bibelots aux Chiffonniers d'Emmaüs. En 2006, cette salle à manger fut récupérée, nettoyée et remise presque en bon état par un bricoleur qui la céda pour quelques euros à un brocanteur débutant, pas assez rodé pour estimer la valeur des choses. Lors d'un voyage en France, le brocanteur américains qui venait se réapprovisionner, l'acheta. C'est ainsi, que maintenant, un buffet, une table avec ses rallonges et ses six chaises trônent dans une vaste demeure de l'ouest américain; et c'est avec fierté que monsieur Smith fait admirer, parmi d'autres merveilles, sa salle à manger authentique Louis XV. Un importateur chinois de ses amis aimerait bien la lui racheter et lui en propose 10.000 dollars. Monsieur Smith hésite…mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

Cette nouvelle, si elle ne présentait pas un grand intérêt, avait permit à François d'exprimer ce qui le gênait chez ses enfants. Après relecture il conclu qu'en réalité ses enfants, s'ils étaient des exploiteurs, au moins il n'exploitaient pas le peuple, mais des capitalistes. Et comme disait la mère de François : voleur qui vole voleur c'est le diable qui rit. Le fait d'écrire ce texte lui avait permis de ne pas aller s'installer dans le fauteuil d'un psychologue (ce qu'il n'avait jamais fait et n'avait pas l'intention de faire). Il se rendit compte que le fait d'avoir mis sur papier ce qui le gênait dans l'attitude de sa progéniture l'avait soulagé, mais comment caser là-dedans la majeure partie des sujets qui fâchent.

 

Comme il avait l'intention de faire éditer son dernier livre dans les plus bref délais, car il était pressé d'en finir avec cette vie sans odeur ni goût et qu'il n'avait pas de temps à perdre en de longues réflexions, il décida d'écrire qu'une dizaine de nouvelles. Cela lui permit aussi de caser son poème Valse en début d'une nouvelle attaquant violemment les membres des états-majors qui envoient au casse pipe des soldats alors qu'eux profitent des mondanités loin du front. De temps en temps, on à le droit de se faire plaisir ! Non ?

 

Voici la nouvelle qui, sans être très agressive, fut l'une des plus provocatrice. Elle incita, en plus de la religion ciblée, des fanatiques d'autres bords à lui faire la peau. La voici telle qu'il l'avait écrite avant de la remettre à Maurice pour relecture, correction puis frappe.

 

 

 

LE PARADIS D’ALLAH ?

 

 

 

- Aziz, il faut que je te raconte le rêve, plutôt, le cauchemar que je viens de faire. Il me laisse l’impression que nous ne respectons pas la parole du Tout Puissant.

 

- Calme toi Salman, racontes-moi et sois rassuré, un cauchemar n’a rien de réel …

 

- Si, si, écoute-moi. C’était comme dans la réalité : je marche vers le marché d’un pas allègre et déterminé ; je suis heureux car bientôt je vais être au paradis. Le bonheur que je ressens doit se lire sur mon visage car les passants qui me croisent me sourient. Certains doivent se poser des questions : comment un si jeune homme, au visage si fin malgré la barbe, a-t-il un corps si gros ? Il est vrai que les explosifs cachés sous mes larges vêtements et que l’arme automatique camouflée dans l'une de mes poches me donnent un drôle d’aspect. Je marche suffisamment vite pour qu’ils n’aient pas le temps de s’attarder sur ce détail.

 

A l’entrée du marché je suis gêné par un homme qui décharge une camionnette remplie de légumes. Je me dirige vers l’endroit idéal pour tuer ou blesser le maximum de passants. Plus il y aura de victimes, plus ma gloire sera grande ! Maintenant je suis au bon emplacement, la foule est assez dense, mais pas trop serrée, donc les projections de grenailles se disperseront et atteindrons les gens sur une grande surface. Avant de déclencher le détonateur je jette un coup d’œil alentour : je remarque un papillon qui bat ses ailes multicolores, posé sur une aubergine de l’étalage qui me fait face ; une femme non voilée choisi des courgettes ; le vendeur, un vieil homme, fume une cigarette. Tandis que je me prépare à mettre fin à la vie de ces mauvais croyants, une jeune fille passe devant moi. Sa jupe est si courte que s’en est une insulte envers le Tout Puissant.

 

Une fois mon arme pointée sur la foule, je tire tout en tournant et en déclenchant la mise à feu des explosifs fixés autour de ma ceinture. Je vois des gens qui s’écroulent, atteints par les balles, puis j’entends un énorme bruit. Je sens mon corps qui se disloque, je ressens une immense douleur, très brève, puis…

 

- Mais cela est ce que tu vas faire dans quelques jours, Salman. Pour la gloire de Dieu, ainsi tu iras directement au paradis ; pour cet acte tu seras considéré comme un homme saint, un martyr capable de donner sa vie pour le Tout Puissant. Non seulement tes parents seront fiers de toi, tes amis aussi et ton geste sera connu de tous les croyants. Alors en quoi cela n’est pas respecter Allah ?

 

- Aziz, jusqu’à présent ce n’est qu’un rêve, mais la suite est un cauchemar, un très mauvais cauchemar. Tu vas comprendre. La douleur était si forte que je croyais que c’est elle qui m’avait tué. Non, pas tué, puisque je suis encore en vie et que je me retrouve dans un lieu étrange, très lumineux, blanc, non pas comme dans un brouillard, mais vide. Aussi loin que portent mes yeux je ne vois rien qui puisse me servir de repère. Je veux lever mes bras pour les regarder, mais je n’ai pas de bras, je regarde vers le bas de mon corps, mais je n‘ai pas de corps. Je ne suis plus qu’un esprit. Alors, j’entends une voix. Je ne l’entends pas avec mes oreilles, mais à l‘intérieur de moi, dans mon âme :

 

« Salman, regarde et vois le résultat de ton acte stupide  : ces femmes, ces enfants, ces hommes déchiquetés, blessés ou morts. »

 

Alors je vois, et tel un oiseau, je survole cet horrible massacre dont je suis l’auteur. Il n’y a que des corps sanglants, certains ont les membres éparpillés ; là un homme sans tête, là un bras, là une femme tenant sur elle un enfant en charpie, là une main serrant encore ce qui devait être une courgette. Les légumes des étals sont mélangés à des restes humains. Il y a des morceaux de viande partout, on ne sait s’ils sont humains, ou proviennent des boucheries du marché. Puis, de nouveau la Voix intervient :

 

« Beau travail n’est ce pas ? Avant, la majorité des religions n’avait pas fait pire ; mais c’était par manque d’armes aussi meurtrières que maintenant. J’ai crée l’Homme, j’ai commis l’erreur de lui donner son libre arbitre. L’Homme a été assez stupide pour créer des religions. Les religieux ont crée des lois, des rites, des codes qui les servent mais Me desservent. Ils prétendent que tout cela est en Mon Nom et pour Moi, comme si Je n’étais pas le Tout Puissant, comme si Je n’étais pas capable d’agir seul. Ils ont douté de ma Puissance. Sais-tu que, comme eux, tu viens de commettre un très grand péché. Cela s’appelle un blasphème. Certes, tu as été manipulé, mais tu aurais dû mieux lire le Coran, ou ne pas le lire du tout ! Cette faute pourrait te conduire en enfer ! Va, quitte ce lieu, je ne peux pas t'accepter car ton corps est trop dispersé : comment reconnaître dans cet amas de viandes répandues près de cette boucherie ce qui fut ta chair. Et là, sur la jupe ensanglantée de ce qui était une belle jeune fille, ce petit morceau de l'on ne sait quoi ; est-ce un fragment de ris de veau provenant de l'étal du boucher, un morceau de l'un de tes testicules ou un bout de cerveau du bébé dont la tête a éclaté ? Je voudrais te sauver, car tu es un brave garçon, il est écrit qu’un jour tu seras de nouveau en Ma Présence ; que ton libre arbitre agisse et te dirige vers le bon choix !»

 

C’est à ce moment que tu es venu me réveiller parce que je gémissais dans mon sommeil.

 

- Mais Salman, ce n'était qu'un cauchemar, né de ta crainte de la mort, de ton manque de confiance en Allah. Il t'a été inspiré par Satan. C'est cela, oui c'est Satan qui veut te conduire vers le mal ! Enfin, Salman, réfléchis ! Tu sais...

 

 

 

Aziz eut quelques difficultés à faire comprendre à Salman que c'était pour le bien de l'islam, donc d'Allah, qu'il devait accomplir son devoir de croyant : tuer les infidèles et les mécréants. Pour arriver à le convaincre il se fit assister par leurs compagnons d'armes et les familles dont l'un ou plusieurs de leurs membres avaient offert leur vie au Tout Puissant. Ceux qui s'étaient sacrifiés étaient vénérés plus que des héros ! Leurs parents étaient fiers ! En plus du paradis dans l'au-delà, Salman aurai gloire et honneurs en ce bas-monde ! Si jamais Salman renonçait à ce devoir, il serait rejeté de sa communauté, maudit et serait, bien entendu, voué à se retrouver en enfer après la mort.

 

 

 

Maintenant, plus forcé que convaincu, Salman marche vers le marché d’un pas moins allègre et déterminé que dans son cauchemar. Ce qu'il allait commettre lui permettrait-il d'entrer au paradis ? Il ne ressent aucun bonheur mais une grande inquiétude. Les passants qui le croisent ne lui sourient pas, mais ils doivent se poser des questions : comment un si jeune homme, au visage si fin malgré la barbe, a-t-il un corps si gros. Ils ne savent pas que ce sont les explosifs cachés sous ses larges vêtements et l’arme auto-matique camouflée dans une de ses poches qui lui donnent ce drôle d’aspect. Il marche suffisamment vite pour qu’ils n’aient pas le temps de s’attarder sur ce détail.

 

A l’entrée du marché il est gêné par un homme qui décharge une camionnette remplie de légumes. Salman se dirige vers l’endroit idéal pour tuer ou blesser le maximum de passants. Plus il y aura de victimes, plus grande sera sa gloire. Maintenant il est au bon emplacement, la foule est assez dense, mais pas trop serrée, donc les projections de grenailles se disperseront et atteindrons les gens sur une grande surface. Avant de déclencher le détonateur il jette un regard alentour : il remarque un papillon qui bat ses ailes multicolores, il est posé sur une aubergine de l’étalage qui lui fait face ; une femme non voilée choisi des courgettes ; le vendeur fume une cigarette. Tandis qu'il se prépare à mettre fin à la vie de ces mauvais croyants, une jeune fille passe devant lui. Sa jupe est courte. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que depuis qu'il est sorti dans la rue, tout est semblable à ce dont il a rêvé, ou plutôt cauchemardé il y a deux jours. Du visage des passants, aux odeurs dans le marché, et même au moindre détail, tout est identique. Par exemple c'est le même papillon qui bat ses ailes multicolores, posé sur une aubergine de l’étalage qui lui fait face. Quant à cette jeune fille à la jupe courte, elle lui inspire, non pas un désir sexuel, mais le même plaisir qu'inspire la vision d'une fleur ou d'un beau paysage. Et cette femme portant son bébé dans les bras, ils sont si beaux tous les deux ! Et ce vieil homme, qui tranquillement fume une cigarette, il a l'air bien brave. Alors Salman se pose des questions : pourquoi ôter la vie à ces gens ? Pourquoi transformer ce lieu paisible en une ruine ensanglantée ? Pour le plaisir d'Allah ? Le Tout Puissant aurait-il créé ce monde pour le détruire ? Aurait-il honte de son merveilleux ouvrage ? Dans ce cas pourquoi cacher le visage des femmes et ne pas voiler les autres beautés du monde ?

 

Comprenant qu'il a été manipulé, Salman sort du marché. Il sait qu'elle est sa mission, sa vrai mission, non pas celle imposée par une bande de meurtriers et d'hérétiques qui prétendent agir sur ordre de Dieu pour servir leur besoin de puissance et de pouvoir.

 

Alors il se rend chez Aziz. Là, il n'est pas attendu. Aziz et les cinq membres de la petite bande sont assis autour d'une table, écoutant la radio, attendant des nouvelles de ce qui va se passer au marché. A la vue de Salman ils savent que rien ne s'est produit. L'air fâché Aziz interroge Salman :

 

- De deux choses l'une, ou bien tu as eu peur, et tu n'es qu'un pleutre, ou bien le détonateur n'a pas fonctionné, je préfère cette dernière version. Qu'as-tu à me répondre ?

 

- Je ne suis pas un pleutre, je n'ai pas peur de mourir, mais dans quelques secondes tu sauras si le détonateur fonctionne. Ce disant, Salman déclenche le détonateur, qui fonctionnant parfaitement fait sauter les explosifs caché sous sa djellaba.

 

Puis il est accueilli au paradis, même si son corps est dispersé, car il a fait le bon choix. Mais, ce paradis est ce bien celui d'Allah ?

 

 

 

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