DIX-HUITIÈME CHAPITRE

 

DERNIERS DÉTAILS

 

A RÉGLER

 

Avant d'entreprendre cet acte suicidaire, il s'empressa de régler un problème concernant sa succession. S'il n'avait pas été impliqué directement par celles de ses grands-parents et de ceux de Liliane, il en fut autrement à chaque fois que l'un de leurs propres géniteurs avait quitté ce monde. Il avait constaté que le Trésor Public se servait en priorité sur le patrimoine du défunt ! Il n'avait pas d’inquiétude pour ses enfants et petits enfants qui n'avaient nul besoin de son héritage pour continuer à vivre dans l'aisance, il s’inquiétait pour Amélie et Maurice. Bientôt, ils seraient en droit de prendre leur retraite. Que feraient-ils, où iraient-ils terminer leur vie ? Cette question, François ne se l'était jamais posée. Mais maintenant qu'il avait décidé de se faire occire rapidement, il y avait urgence à régler cela. Il en discuta avec toute la famille réunie, sans leur parler de sa funeste intention. Il précisa seulement que, comme son épouse, il n'était pas à l'abri d'une vilaine maladie qui vous envoie illico presto dans l'au delà, sans prévenir. D'abord, il laissa des directives pour ces obsèques. Pas de cérémonie à l'église, juste une simple prière et un coup de goupillon par le curé du village lors de la mise en terre. Il aurait préféré être incinéré et que ses cendres soient dispersées en mer, du côté de Lorient. Mais son épouse Liliane, qui, bien que peu pratiquante, avait exprimé le souhait de passer à l'église et être enterrée quand elle mourrait. Donc, François estima que le , pour lui, passage à l'église n'était pas indispensable, mais qu'il se devait de reposer à coté de Liliane pour l'éternité. Puis il aborda le sujet qui le turlupinait, le sort de Maurice et Amélie. Les enfants et les petits enfants aimaient venir au manoir. Même leurs excellentissimes sérénités venaient très souvent y séjourner. Tous appréciaient ce lieu merveilleux à leurs yeux. Tous adoraient Maurice et Amélie qu'ils considéraient comme membres de la famille. Le frère et la sœur proposèrent de leur léguer la propriété et de leur donner une rente pour continuer à gérer le manoir quand ils seraient en retraite, s'il le désiraient, bien entendu. Maurice et Amélie confirmèrent qu'eux aussi aimaient bien vivre et travailler au manoir. Eux qui n'avaient pas eu d'enfant, avaient eu le plaisir d'avoir une vie de la famille, au manoir, mais ils ne considéraient pas avoir droit à un tel don. Ils pré-voyaient d'acheter une maison en Bretagne pour y partir en retraite. Certes, c'est avec regret qu'il quitteraient le manoir, toutefois ils ne pouvaient accepter une telle offre. Ils finirent par céder devant l’instance de François et de tous les membres de la famille. L'argument principal était que sans Maurice et Amélie la vie, ici, n'offrirait plus aucun intérêt. François se renseigna auprès de son notaire sur la possibilité d'une telle donation. Celui-ci lui expliqua que l'administration fiscale n'y verrait aucun inconvénient, et serait d'autan plus d'accord que, si les héritiers directs acceptaient de céder cette partie de leur héritage, il y aurait une taxe de soixante pour cent sur la valeur du bien et de la rente à régler. Ceci conforta François dans ce qu'il pensait depuis long-temps  au sujet de l'état : la démocratie n'était qu'une filouterie à grande échelle ! Voter c'est élire une bandes de brigands qui ne pensent qu'à vous exploiter ! C'est une mafia officielle, pire que Cosa Nostra, pire que toutes les grandes organisations criminelles. Il finit par trouver la meilleure façon d'agir pour ne pas être escroqué par le fisc. La solution finale fut que Maurice et Amélie prendraient leur retraite quand ils le voudraient. D'employés, ils deviendraient locataires, à titre gracieux, de l'appartement qu'ils occupaient depuis leur embauche au ma-noir, et n'auraient plus qu'à se laisser vivre tranquillement : on trouverait bien un jeune couple pour prendre le relais.

 

Une fois cela réglé, François, rassuré fit comme il avait l'habitude de procéder quand il commençait à écrire le résultat de ses cogitations. Avant de s'installer devant sa machine à écrire, il réfléchissait longuement de telle sorte qu'il n'avait plus qu'à taper son texte qui était déjà prêt dans son esprit. Une pile de feuilles d'un côté, un crayon et un gomme de l'autre, il se lançai dans la frappe des touches, suivie de l'agréable bruit des retours du chariot et enfin du retrait de la page. Une fois le manuscrit terminé, quand Liliane était encore de ce monde il lui confiait son texte pour le relire, faire ses remarques, vérifier orthographe et grammaire et enfin le mettre au propre en utilisant un engin plus moderne que sa Japy. Liliane aimait bien ce rôle de dactylo correctrice. C'est donc elle qui choisissait son instrument de travail. Comme elle était intéressée par toutes les nouveautés technologiques elle n'hésitait pas à se procurer ce qu'il y avait de plus récent en matière de traitement de texte. Et comme chez les Kerwannec on ne jetait pas parce que ça peut toujours servir, dans leur grenier il y avait suffisamment de machines à écrire et d'ordinateurs pour ouvrir un musée de la dactylographie et de l'informatique de 1955 à 2013. Machines de bureau, portables, à bulle, à marguerite, à mémoire, à correction de frappe (ce genre de machine qui couvre de blanc un ou des caractères à supprimer et qui fait que le double, sous le carbone est illisible), ordinateurs de bureau, écrans, ordinateurs portables, sans oublier les portables avec imprimante intégrée, reposaient sous leur housse. De même les imprimantes à aiguilles, à jets d'encre, à laser, noir et blanc, couleurs s'entassaient dans leur carton d'emballage. A tout cela s’ajoutaient les logiciels de traitement de texte sous forme de bandes magnétiques, disquettes, CD-ROM et DVD. Seule l'imprimante 3D est absente dans tout ce fatras qui aurait fait le bonheur d'un mécachristophile et d'un microphiliste. Mais Liliane était décédée avant la commercialisation de ce genre d'engin qui lui aurait certainement bien plu.

 

À présent c'était Maurice qui se chargeait d'assister François. Il savait utiliser un logiciel de traitement de texte et, lui qui n'avait que son certificat d'étude, était plus calé en matière d’orthographe et de grammaire qu'un jeune bac plus cinq de notre époque. Il tapait de deux doigts, comme François, et faisait du bon travail. Par contre, comme Liliane, il imprimait sur du papier A4, alors que son patron s’obstinait à utiliser du papier au format 21 x27.

  Un jour la secrétaire de l'éditeur refusa de prendre le manuscrit que François lui remettait. Elle lui expliqua qu'il n'était pas dans les normes. Alors il piqua une grosse colère. « Pas dans les normes, pas dans les normes. Quel est l'abruti qui a pondu ça ? Encore un diplômé d'une grande école qui ne serait même pas capable de lire un manuscrit original de Balzac, Flaubert, Zola ou autres, qui écrivaient à la plume, avec plein de ratures, des taches d’encre et même de café, sur du papier de n'importe quel format ! » Cet emportement dura au moins deux minutes, deux très longues minutes pour ceux qui subissaient directe-ment les foudres de François (qui, bien qu'étant un monsieur très poli, très correct, très vieille France peu enclin à dire des grossièretés, comme cela a déjà été précisé, ne pouvait se contenir quand il était fortement contrarié). Deux trop courtes minutes pour les témoins, non concernés et donc très amusé par ce spectacle. Un des employés de la maison d'édition fit remarquer à ses collègues présents que cela lui rap-pelait les scènes de colère de certains grands acteurs ! S'il ne pouvait plus utiliser son vieux papier, dont il avait fait une importante réserve par crainte de manque, pour remettre ses écrits à son éditeur, alors il s'en servirait de brouillon : ayant vécu une trop longue période de pénurie il savait ne pas gâcher. Par contre Liliane fut satisfaite de pouvoir, enfin, utiliser un papier ayant une meilleure tenue et s'empressa d'acheter du papier A4 pour taper les documents à remettre à la maison d'édition.

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