DIX-NEUVIÈME CHAPITRE

 

GUÉRISON

 

Retournons à l'hôpital où, encore affaibli par les événements de cette journée, François essaya de trouver le sommeil, un sommeil réparateur, ou mieux son dernier sommeil. La journée avait été rude. Un attentat raté, la mort dans un crash aérien évité et une réanimation, malheureusement réussie, voila qu’il y avait de quoi désespérer! Depuis de nombreuses années il utilisait une méthode très simple mais très efficace qui lui permettait de s'endormir rapidement sans ressasser un tas de pensées : il s'efforçait de trouver dans l'ordre alphabétique des mots correspondant à un sujet particulier. Là, il choisi la marine. Il commença donc calmement : aviso pour A, bateau pour B, corvette pour C, pour le D ce fut plus difficile. Enfin il trouva : destroyer ou doris, puis pour E ...escort...eur. Il n'alla pas plus loin car il dormait.

 

Il se réveilla péniblement. Il avait mal au front. Non pas comme un mal de tête ou une douleur musculaire, mais plutôt comme si il avait reçu un choc et qu'il était blessé. Et en plus dans ses narines s'infiltrait une odeur qu'il détestait. Cette odeur de déodorant qui essaie de masquer celle de la maladie. Cette odeur qui lui rappela ses cours séjours en milieu hospitalier. Cette détestable odeur lui rappelant celle de la clinique qui avait été le dernier et court séjour de son épouse : entrée le matin, elle en était sorti le surlendemain pour être inhumée.

 

C'est avec difficulté qu'il ouvrit les yeux. Où était-il? La pièce sans être sombre était peu éclairée. A son chevet, sur sa droite, quelqu'un. Un homme. Maurice ! Il articula péniblement :

 

– Maurice, qu'est ce qui se passe? Qu'est ce que je fais là? Où sommes nous?

 

Vous ne vous souvenez pas ? Hier, la tentative pour vous assassiner, votre crise cardiaque ? Vous êtes à l'hôpital.

 

Qu'est ce que j'ai au front?

 

Une bosse. Un zigoto à essayé de vous tuer. Hier soir, avant minuit il a essayé de vous étouffer avec votre oreiller. En voulant le récupérer sous votre tête il s'est pris les mains dans le tuyau du bocal qui vous alimentait. C'est le bocal que vous avez reçu sur la tête. Puis il s'est pris les pieds dans je sais pas quoi. Il a fait un tel barouf qu'un infirmier est intervenu et l'a assommé en lui filant une bonne beigne. On ne sait pas comment il est rentré dans votre chambre. En ce moment il est chez les gendarmes. On en saura plus en fin de matinée.

 

Quelle heure est-il?

 

Un peu plus de dix heures. Le médecin de garde vous a injecté un sédatif. Vous avez sacrément roupillé!

 

Je me souviens, je rêvais que j'étais… je ne suis même pas capable de me rappeler où. Mais je me suis cogné à … une branche d'arbre ?… non, dans le haut d'une porte basse?, j'étais dans l'eau...la mer? Un lac? Une baignoire? Je voulais remonter à la surface, puis quelqu'un me tire le bras. Je sens comme une piqûre et maintenant je suis à la surface. Pénible ce cauchemar!

 

Bon, je vais vous laisser. Je vais aller passer un coup de bigophone à Amélie pour la rassurer. Vous devriez sortir d'ici dans la soirée. Maintenant il y a un flic posté devant votre porte. Hier soir la police avait estimé que cela n'était pas nécessaire, mais à présent il y a de quoi se faire du mouron avec tous ces cinglés qui veulent votre peau.

 

Quand Maurice ouvrit la porte pour sortir, une savoureuse senteur de café submergeant toutes les autres odeurs se faufila dans les narines de François. Celui-ci renifla une fois, puis une une seconde; alors il expira fortement et aspira encore plus fortement par le nez, la bouche bien fermée Et il constata que ses papilles olfactives transmettaient bien à son cerveau la présence de café pas loin de là. Il interpella Maurice :

 

– Maurice, est-ce que tu sens quelque chose dans le couloir ?

 

Oui, il y a un chariot avec les restes des petits déjeuners servis aux patients Ça sent le café. Pourquoi?

 

Eh bien va me chercher une tasse de café, un croissant, une tartine de pain du beurre et de la confiture. Il faut que je fasse un essai!

 

Voilà qui fait plaisir, Monsieur. Vous avez faim, donc vous allez mieux, dit l'infirmière qui apporta ce que François avait demandé.

 

Ce n'est pas que j'ai faim, mais c'est surtout que je veux faire une vérification.

 

Il prit un sachet de sucre, en versa la moitié dans le bol de café, remua avec une petite cuillère et but une gorgée. Son visage, qui jusqu'à cet instant était neutre, prit un air réjoui. Il prit une tartine de pain y étala du beurre et de la confiture puis la mordit à pleines dents. Après avoir avalé il afficha un grand sourire.

 

– Alors j'ai retrouvé et le goût et l'odorat! Ah Maurice quelle joie, quel plaisir, quel…

 

...Oui François, enchaîna Maurice, mais les gus qui voudraient bien vous faire passer l'arme à gauche, eux, ça va certainement pas les faire changer d'avis à votre sujet. Le sourire de François se transforma en une moue qui reflétait plus la déception que la joie.

 

Dans la matinée un médecin ORL, prévenu par une infirmière, vint au chevet de François et constata qu'il avait effectivement retrouvé le goût et l'odorat. Le spécialiste n'eut aucune explication à donner à ce sujet. Ces deux handicaps sont très rares et quelquefois inexpliqués. Puis ce fut au tour du docteur Collignot de venir voir son patient. D'abord il s'excusa de lui avoir évité la mort: il ne s'était pas souvenu que c'était son désir. Certes, il avait bien lu son dernier recueil de nouvelles qu'il avait considéré comme suicidaire, mais n'en avait pas conclu qu'il avait été écrit par son auteur afin de se faire assassiner. Et surtout, même si cela était vraiment le but recherché, lui, en tant que médecin, ne pouvait qu'appliquer le serment qu'il avait juré, celui d’Hippocrate. Puis, il lui dit que finalement il était tout de même satisfait car son collègue ORL l'avait informé que Monsieur Kerwannec ne souffrait plus d'agueusie et d'anosmie. Donc, Monsieur Kerwannec n'avait plus besoin de chercher à mourir. Après avoir l'avoir examiné il conclu qu'il était apte à rentrer dans ses foyers. Enfin il présenta à François un exemplaire de ce fameux recueil et lui demanda de le lui dédicacer.

 

Ils étaient peu nombreux, les journalistes, qui avaient l'intention d'interviewer Maurice à sa sortie du centre hospitalier. Tout simplement parce que les médias avaient à se mettre sous la dent une affaire plus intéressante que ce vieil écrivain dont la mort proche était prévisible. Il guettaient, comme des mouches au dessus d'une poubelle fermée, la fin de garde à vue d'un homme politique qui avait été député, ministre et était toujours maire d'une des plus grande ville du pays. Il était dans le collimateur de la justice pour une sombre affaire où fraude fiscale, abus de bien sociaux, transfert de fonds et détention de comptes dans divers paradis fiscaux (dont le Monti-Luxendorf) étaient les principaux chefs d'accusation.

 

Après que François, frais et dispos, accompagné par Maurice et Amélie eut quitté l'hôpital par le service des urgences en ambulance, le docteur Colignot se présenta devant les journalistes. Par une courte déclaration il les informa que monsieur Kerwannec était autorisé à rentrer chez lui, car il était très épuisé et en vraiment très mauvais état général, il préférait mourir chez lui. Il ne fit aucun commentaire et refusa de répondre aux questions. En fait la seule vérité dans ces propos était que François avait effectivement l'intention de mourir chez lui...mais pas tout de suite. Le docteur, avec l'entier accord de François, avait imaginé ce stratagème afin de pas être dérangé par cette petite meute armée de micros et caméras et surtout pour faire passer le message qu'il n'y avait plus aucun intérêt à vouloir attenter à la vie d'un homme qui mourrait sans tarder.

 

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