DEUXIÈME CHAPITRE

 

EN ROUTE

 

POUR

 

TRÉPASSER !... ?

 

 

Ce vendredi treize, François se réveilla, comme tous les jours, quelques minutes avant son radio-réveil. Pendant ce court instant il pensa à ce qu'allait être cette journée, peut-être sa dernière ? En tout cas, il avait agi en conséquence afin qu'il en fût ainsi. A six heures, la radio déversa les dernières informations. Une fois au courant de presque tout ce qui se passait sur la planète et dans sa région, une fois qu'il eut apprit que la journée serait pluvieuse, il se leva, enfila sa robe de chambre et se rendit dans la cuisine.

  Il détestait prendre son petit déjeuner au lit, et préférait aller là où il pouvait papoter avec Amélie et son mari Maurice. Avant, il y avait un autre plaisir, celui de sentir l'arôme du café coulant dans la chaussette de la cafetière : Amélie préférait la méthode ancienne pour préparer le café ; moudre les grains dans un moulin à main lui faisait faire de l'exercice, prétendait-elle ; quant à la cafetière électrique elle l'avait reléguée dans un placard. Par contre, pour les tartines elle utilisait le grille-pain, qui bien qu'ultra moderne, répandait une très agréable odeur …dont ne profitait plus François. Le seul plaisir qui lui restait était de ressentir le pain grillé croustiller sous les dents, le moelleux de la confiture, la chaleur du café au lait et la fraîcheur du jus d'orange. Bien piètre plaisir !

      – Ce n'est pas le tout, dit Maurice, pendant que vous allez prendre votre douche je vais aller préparer la voiture.

      – Et moi, continua Amélie, je vais m'occuper de votre valise. Vous resterez là-bas quatre jours, c'est bien ça François ?

       – J'espère que je ne reviendrai pas.

     – Ah, François, ne dites pas cela, non seulement vous reviendrez, mais en plus le spécialiste que vous allez consulter trouvera la solution à votre problème. Maurice a regardé sur Internet : ce médecin a fait des miracles. Il a redonné la parole à des muets, réparé des nerfs optiques et tout un tas d'autres trucs en opérant dans le cerveau des gens. Son taux de réussite est de pratiquement quatre-vingt-dix pour cent. Et s'il a accepté de vous recevoir, c'est qu'après avoir contacté vos médecins, il a dû se rendre compte que votre cas n'était pas si compliqué que ça. Je suis presque sûre que vous allez revenir satisfait de l'avoir vu, quinze jours après vous irez vous faire opérer et dans un mois vous apprécierez de nouveau ma cuisine !

      – A mon âge, Amélie, je ne rêve plus.

      – Avouez que ce serait mieux que de mourir... enfin, on verra à votre retour, bon, je vais m'occuper de votre valise. Pendant ce temps là, allez vous préparer pour partir…vers la mort, comme vous le prétendez.

  Une fois prêt, François fit ses adieux à Amélie, car il était certain qu'il ne la reverrait plus. Maurice l'attendait près de la voiture, tenant la portière droite avant ouverte ; il fit entrer François puis alla s'installer à la place du chauffeur. Tandis que la voiture se dirigeait vers la sortie du manoir – c'est ainsi que François appelait sa propriété – il jeta ce qu'il pensait être un dernier regard à ces lieux familiers. Quand il était gamin il rêvait d'habiter dans une belle et grande maison, pas trop grande tout de même, avec une longue allée pour y accéder, avec une prairie, un étang, des bois. Ses droits d'auteurs lui avaient permis d'acquérir le manoir de ses rêves. Il avait gardé, non pas à son service, mais à ses côtés le jeune couple. Maurice et Amélie, qui s'occupait de l'entretien du petit domaine. Maurice était le factotum et le chauffeur, quant à Amélie elle était la gouvernante et la cuisinière. Les précédents propriétaires, des gens âgés, étaient morts dans un accident d'avion. François pensait que, comme on ne dit jamais deux sans trois, il serait le troisième propriétaire du lieu à périr dans un tel accident ! C'était un bon présage pour la suite. Cela s'ajoutait aux autres éléments réunis pour le faire passer de vie à trépas dans les heures qui allaient suivre : avoir des terroristes à ses trousses, voyager un vendredi treize sur une ligne aux avions mal entretenus, et en plus avoir échappé à trois attentats. Jamais deux sans trois, mais le quatrième serait le bon.

  Maurice le tira de ses pensées.

      –  J'ai l’impression qu'une voiture nous suit.

      – Depuis quand ?

      – Depuis cinq ou six kilomètres, le gars roule à bonne distance, il a l'air d'être seul.

François se retourna pour jeter un coup d'œil par la lunette arrière. Effectivement, une petite voiture noire les suivait à deux ou trois cents mètres. Quand Maurice accéléra, la voiture maintint sa distance et elle en fit de même quand il commença à ralentir.

       – Tu as raison Maurice, il nous suit. Il est seul, donc, à mon avis il ne va pas essayer de se mettre à notre hauteur pour nous tirer dessus. Il n'a pas l'air de vouloir nous doubler. Il va s'occuper de mon sort à l'aéroport!

       – François, c'est pas sympa de vouloir nous laisser tomber Amélie et moi. Déjà que c'est pas facile de jouer à la belote à trois depuis que votre femme est décédée, mais quand on sera plus que deux ce sera pire.

          – Tu connais mes raisons, et puis je n'ai pas l'intention de mourir d'une longue maladie, comme le font la plupart des vieux de ma génération qui trépassent au bout de quelques années de souffrance, conscients de leur dégénérescence et incapables d'y remédier. J'avais dix huit ans quand j'ai pondu cette profonde pensée concernant mon avenir : il vaut mieux mourir que pourrir. Finalement, c'est vrai. Je n'étais pas si bête que cela quand j'étais jeune.

        – Ce sera dur pour Amélie et moi de vous perdre, mais pensez à vos enfants à vos petits enfants et pour bientôt à votre arrière petit-fils. Enfin, moi je suis persuadé que ce spécialiste va résoudre votre problème de santé. Par contre, avec votre idée d'avoir écrit un recueil de nouvelles tirant à boulets rouges sur les religions, les partis politiques, les organisations criminelles, et pire, en allant jusqu'à écrire qu'ils étaient tous à mettre dans le même sac vous vous êtes foutu dans un sacré merdier.

           – En principe, si notre suiveur est efficace il n'y aura pas d'après, donc je n'ai plus à me soucier pour mon avenir.

Une fois arrivé dans le parking de l'aéroport, Maurice gara le véhicule au plus près de l'entrée de l'aérogare. Tandis qu'il sortait la valise de François du coffre il observa les environs : leur poursuivant, derrière son volant, les guettait.

           – François, votre futur meurtrier n'est pas loin, murmura Maurice en l'aidant à sortir.

            – Très bien, Maurice, tu fais comme si tu ne l'avais pas vu. On se dit adieu et tu retournes dans la voiture, je ne voudrais pas qu'il puisse s'en prendre à toi, tu es encore un jeune sexagénaire.

  La gorge serrée, les yeux humides, Maurice s'installa lentement derrière son volant et mit sa ceinture de sécurité. Il était là, prostré, attendant d'avoir le courage de partir. Un bruit de course le tira de sa torpeur ; il leva les yeux et assista, alors, à un spectacle surprenant : un jeune homme courait derrière François, il tenait un grand couteau dans sa main droite. Il s'approchait de plus en plus de François en brandissant son arme. Une petite dame, qui avait des difficultés à ouvrir son coffre de voiture, lâcha son chariot débordant de bagages pour se faciliter la tâche. Le terrain était en légère déclivité, ce qui fit que le chariot, libéré, roula dans le sens de la descente. Maurice vit le chariot rouler de plus en plus vite, tandis que l'homme armé courait, lui aussi, de plus en plus vite. Il ne comprit pas qui avait renversé quoi ou quoi avait renversé qui, mais le résultat était là : le chariot était couché sur le sol, les valises étalées par terre et un humain affalé au milieu de ce fatras. En entendant courir derrière lui, François fut au comble de la joie « Quelqu'un va bientôt, et enfin, m'ôter la vie pensa-t-il. J'ai aussi une réponse : un vendredi treize est un mauvais jour. Et bien non, c'est le contraire, puisque mon intention de mourir va être satisfaite. Mais je n'ai plus le temps de philosopher sur ce problème. Par contre, il tarde bien le bougre. Tiens qu'est ce que c'est que ce bruit ? Ah, l'abruti, hurla-t-il, après s'être retourné et avoir vu le résultat de la collision ». François se précipita vers celui qui aurait dû le faire passer de vie à trépas et le bourra de coups de pied en l'invectivant « Qu'est ce qui ma foutu un mec comme ça même pas capable de réussir une mission toute simple : tuer un vieux sans défense qui ne demande que cela ». Puis un bruit étrange couvrit sa voix : une sorte de hurlement, non plutôt un rugissement, ou un beuglement, ou un piaillement. Il est difficile de décrire avec précision ce son aigu, très fort, très puissant qui émanait de la petite dame, affolée, courant vers le lieu de l'accident. Voici un résumé de ses paroles : « Quelle horreur, pardon, c'est de ma faute, je ne l'ai pas fait exprès, je suis désolée, c'est horrible, c'est affreux, toutes mes excuses, etc ». François se tourna vers elle et cria  « Toi, la grosse tu la fermes, tu viens de me faire rater ma mort ! » La petite dame, qui n'était pas spécialement grosse, surprise, éclata en sanglots, ce qui fit baisser la quantité de décibels émise lors de son intervention. François se retourna vers son agresseur qui se relevait péniblement. Son visage saignait, ce qui fit augmenter la fureur de François qui hurla : « Non seulement t'es même pas capable de me poignarder, mais en plus t'entailles ta sale gueule de bon à rien ! ». Pendant ce temps, de nombreuses personnes s'étaient rassemblées autour des protagonistes de cet extraordinaire spectacle. Deux membres de la sécurité de l'aéroport avaient relevé le jeune homme qui continuait à subir la violence verbale de François ; cette violence n'était que verbale car François, maintenant retenu par Maurice, n'était plus assez près de celui qui aurait pu être son tueur pour le frapper.

  François Kerwannec était un monsieur très poli, très correct, très vieille France, bien qu'anarchiste, peu enclin à dire des grossièretés. Mais là, il était vraiment très en colère. D'où cet écart de langage, d'abord constaté quand il s'était adressé à la petite dame, puis par les propos suivants dont il est préférable d'en révéler la teneur par un moyen efficace, bien que peu littéraire, mais qui évitera à l'auteur de ce récit de se retrouver devant un tribunal pour avoir été insultant, trivial, vulgaire, impudent, impudique, effronté, obscène...

Donc, voici un aperçu de ce qui fut exprimé :

Tout cela fut prononcé assez fortement, puis le ton monta, alors que le visage de François, blême au départ, commençait à rougir :

 

 

Son visage passa du rouge clair au rouge brique ; les spectateurs les plus pro-ches observèrent que les veines de son cou et de ses tempes gonflaient. Il criait de plus en plus fort.

 

 

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