TROISIÈME CHAPITRE

 

UN BILAN

PEU

RÉJOUISSANT

 

 

S'il se tut et s'écroula cela ne signifiait pas qu'il était mort. Comme on dit vulgairement il avait pété les plombs, ce qui avait entraîné une rupture d'un petit vaisseau sanguin quelque part dans son cerveau. Heureusement (ou malheureusement, aurait pensé François s'il avait été conscient) ce petit aéroport de province était bien équipé en matériel de secours et son personnel médical était compétent. L'intervention des urgentistes avait été rapide et efficace et quand il repris connaissance dans son lit d'hôpital il fut déçu d'être toujours vivant.

  Il ne pouvait s'empêcher de ressasser sa profonde déception d'être encore en vie. Le destin s'acharnait contre lui : il venait d'échapper à un attentat et à un problème de santé, ce, en un laps de temps très court. Décidément le sort ne jouait pas en sa faveur. Cela devenait désespérant, car ce n'était pas la première fois qu'il était agressé avec un résultat aussi négatif.

  Existait-il un moyen de contrer cette malchance ? Était-ce lui qui provoquait ces ratages ? Pour répondre à cela il se dit qu'il devait analyser le déroulement de chaque agression. Ce travail de réflexion devrait, au moins, l'aider à canaliser ses pensées sur un seul sujet et, surtout, lui permettre de s'endormir.

 La première attaque ratée, sur les trois précédant celle de ce vendredi, avait eu lieu dans l'aérogare d'Orly ; il se rendait à Lausanne chez un vieil ami qui l'avait invité à passer quelques jours. Après l'enregis trement il s'était dirigé vers l'escalier roulant accédant à la salle d'attente du premier étage. Un jeune homme l'avait presque bousculé pour le dépasser. François s'était arrêté pour observer ce monsieur plus pressé que les autres, qui une fois sur l'escalator avait cessé de marcher, puis s'étant retourné avait sorti un objet de sa poche. François pensa que ce personnage malpoli voulait redescendre. Mais il n'en fit rien, il resta sans bouger, sur le tapis, qui lui, montait. François reprit sa marche et s'engagea sur l'escalier. Il vit le jeune homme pointer une arme vers lui « C'est un revolver, je vais être tué comme dans les westerns, pas mal comme fin de vie, s'était dit François. »

Puis l'homme tira… et en même temps tomba en arrière : car, quand on arrive en haut d'un escalier roulant il faut de nouveau marcher pour quitter le dit escalier. N'ayant pas pensé à ce détail et surtout n'ayant pas des yeux dans le dos, notre tireur avait été déséquilibré. La balle tirée alla se loger quelque part dans le plafond du bâtiment et François subit sa première déception. De cette première analyse, François conclu qu'il n'aurait pas dû s'arrêter pour observer le personnage. Il aurait dû continuer à le suivre, ce qui lui aurait laissé le temps de tirer alors qu'il était à mi-parcours de l'escalator.

  La seconde agression eut lieu dans une grande librairie parisienne. François dédicaçait son dernier livre, celui même qu'il avait écrit en vue d'être suicidé. C'était en début d'après-midi. Les affaires marchaient bien : nombreux étaient les lecteurs qui venaient se faire dédicacer l'ouvrage de cet homme qui, quelques jours avant, avait failli mourir à cause du contenu de ce dit ouvrage. Pour François, une séance de dédicaces n'étaient pas une affaire commerciale ; peu lui importait le nombre de livres vendus : il n'avait pas besoin de cela pour vivre. Ce qui lui plaisait c'était de discuter avec ses lecteurs, non seulement pour savoir ce qu'ils pensaient de son travail, de ses idées, mais aussi qui ils étaient. Ainsi il connaissait son public.

  Ce fut le tour d'une élégante et belle jeune femme de se présenter devant la petite table qui servait d'écritoire.

– Bonjour, Mademoiselle, ou Madame peut-être ? Cela me fait plaisir qu'une charmante personne comme vous ait lu ou va lire mes nouvelles.

– Oui, je l'ai déjà lu et je ne suis pas seule à l'avoir lu. Vous avez insulté notre Dieu…

– Pardon, Mademoiselle, je n'ai jamais insulté Dieu, j'ai seulement mis le doigt sur le fait que toutes les religions ne sont que des sectes au service d'exploiteurs de Dieu. Si votre grand chef, qu'il soit gourou, pape, imam, grand rabbin ou autre prétendant à représenter Dieu sur terre se sent atteint dans sa petite personne c'est qu'il a compris combien il ne peut-être que méprisable.

Pendant que François parlait, la charmante demoiselle mit la main dans son joli petit sac et en sorti un objet métallique brillant qu'elle pointa vers lui.

  – Je vois que vous avez là un bien beau pistolet, continua François imperturbable. Être supprimé par une si belle jeune fille, qui dans sa gracieuse main tient une si belle arme, me fait grand plaisir.

La demoiselle appuya sur la détente… et rien ne se produisit, sinon que le monsieur qui était derrière elle, se rendant compte de ce qui se passait, lui retira l'arme de la main.

– Jeune fille, lui dit-il, quand on veut que ça marche on débloque la sécurité. Vous devriez aller apprendre à vous servir d'un tel engin.

  C'est avec regret que François remercia son sauveur. En fait, il ne pouvait rien reprocher à ce brave homme. Il avait retiré une arme de la main d'une personne incapable de l'utiliser. Il en voulait surtout à la jeune femme. Pas question de rapporter ce qu'il pensait à son sujet, cela relève d'un vocabulaire trop ordurier ! Il avait un reproche à se faire pour sa mauvaise attitude lors de la première agression : il n'aurait pas dû s'arrêter pour observer celui qui aurait pu l'abattre. Mais, là, ce n'était pas de sa faute si les instigateurs de l'attentat étaient trop nuls pour former son exécutrice.

  Quant au troisième ratage, il était digne d'un de série noire. Par une belle soirée d'été, au retour de chez des amis parisiens, Maurice avait remarqué qu'une voiture les suivait. Il en informa François. Ce dernier se mit à observer ce véhicule. Effectivement il les suivait et lors d'un arrêt à un feu rouge, Maurice et François constatèrent qu'il n'y avait que deux personnes assises à l'avant, et ces deux personnes étaient loin d'avoir des têtes sympathiques. Pour l'instant, il n'y avait aucun danger, la circulation étant trop dense. Mais après, lorsqu'ils seraient sur une route moins fréquentée, qu'arriverait-il ? Le passager des poursuivants allait sortir une arme et tirer. Le premier atteint serait Maurice, et cela François ne le voulait pas : il voulait sa propre mort et non celle de son ami. Sa réaction fut rapide « Maurice, tant que nous sommes sur route où il y a beaucoup de voitures, ils ne vont rien faire ; ils vont agir quand nous serons sur une route moins fréquentée, donc tu sors comme d'habitude et j'ai la certitude que c'est au cours de la traversée de la forêt avant chez nous qu'il vont nous mitrailler. Alors, tu accélères, tu les sèmes, notre voiture et certainement plus puissante que la leur, et dès que tu peux tu te gares sur la gauche, tu sors et tu cavales pour te planquer. J'ai l'impression qu'ils vont nous faire ça comme à Chicago au bon vieux temps de la prohibition. Si tu te mets sur la droite ils te verront sortir et tu seras leur première cible. S'ils sont là pour moi, le gus qui est à droite devra descendre pour aller à l'arrière du coté gauche : c'est pas pratique de tirer par-dessus le conducteur. Et puis, si ce ne sont pas mes futurs flingueurs, ils devraient continuer leur route.

– Je préférerais cette dernière hypothèse, repris Maurice, En attendant, j'irai soulager ma vessie. Bon, j'aperçois un endroit pour se garer. »

Une fois la voiture arrêtée, Maurice en sortit et fila vers le sous-bois. Il entendit le véhicule des suiveurs stopper, puis le bruit d'une portières que l'on ouvre et que l'on referme puis le redémarrage de la voiture. François avait raison, pensa Maurice, le passager de droite a changé de place, il a dû se mettre à l'arrière.

  Pendant ce temps François attendait tranquillement de se faire trucider. L'exécuteur allait-il utiliser une mitraillette, un pistolet, un pistolet mitrailleur, ou bien une grenade? C'était sans importance, le principal était de mourir, sans trop souffrir tout de même! Il observait, dans le rétroviseur, ce qui se passait. La voiture s'était arrêtée, le passager était passé à l'arrière, la voiture était repartie, et là, ce produisit l'inimaginable : deux sangliers et leurs marcassins traversèrent la route. En quelques secondes François eu le temps de voir une arme sortir de l'arrière gauche du véhicule des poursuivants, puis, à l'avant la tête du chauffeur surpris par le passage imprévu et intempestif de ces cochons sauvages. Le premier animal de la file se retrouva sur le capot de la voiture et se heurta au pare-brise qu'il traversa pour aller défoncer la glace arrière. Le conducteur ne devait plus contrôler la situation car la voiture termina sa course contre un arbre. L'air très mécontent, le sanglier réussit à s'extraire de l'habitacle tout en grommelant, et s'enfuit dans la forêt suivi de sa petite troupe. Quelques secondes après, il y eut une explosion et la voiture prit feu. Maurice, qui rejoignait François, constata que ça sentait le cochon grillé. François, lui, ne sentait rien.

  L'analyse de cette troisième tentative l'amena à deux conclusions. La première était que s'il n'avait pas rusé afin d'éviter à Maurice d'être tué avec lui, les poursuivants n'auraient pas eu à s'arrêter et le passager n'aurait eu aucune difficulté à tirer de sa place avant droite, lors d'un dépassement, ce, quelques secondes avant le passage des sangliers. Mais dans ce cas, Maurice aurait aussi été tué. Il n'y avait donc aucun regret à avoir. La deuxième conclusion lui apparut clairement : il était victime non pas d'un deus ex machina mais plutôt d'un diabolus ex machina !

  Il est certain que les jeunes lecteurs ignorent ce que veut dire cette expression : deus ex machina. Que voulez-vous, plus les enseignants ont de diplômes, plus leurs élèves sont ignares ! Voici ce qu'en dit le dictionnaire Larousse : expression désignant l'intervention, dans une pièce de théâtre, d'un dieu, d'un être supérieur descendu sur la scène au moyen d'une machine, et, au figuré, le dénouement plus heureux que vraisemblable d'une situation tragique. Et, comme à chaque fois l'intervention allait à l'encontre de ce que désirait François, ce ne pouvait être dû qu'à l'intervention d'un mauvais esprit, donc du diable.

  Alors qu'il commençait à s'endormir, un homme entra dans la chambre et se présenta.

–  Bonsoir monsieur Kerwannec, je suis le docteur Colignot. Mon équipe et moi avons eu le plaisir de vous tirer d'un mauvais pas, mais vous vous en remettrez rapidement : dans deux jours vous serez chez vous.

François remercia, sans y mettre trop d 'enthousiasme, ce médecin qui l'avait trop bien soigné, mais qui, en plus, lui annonça une nouvelle qui le démoralisa complètement.

– Vous savez que vous êtes un sacré veinard monsieur Kerwannec : non seulement votre agresseur vous a raté ; cet incident cardio-vasculaire ne vous laissera aucune séquelle ; mais surtout je viens d'apprendre que l'avion que vous auriez dû prendre s'est écrasé dans un massif forestier de l'est de l'Europe et  il n'y a aucun survivant !

– Vous êtes certain que c'était mon avion ?

– Bien sûr, c'est votre chauffeur qui vient de me le préciser. D'ailleurs, dans un petit instant il sera avec vous. Dès que j'aurai fini de vous examiner il pourra entrer.

  Le médecin ne comprit pas pourquoi son malade avait l'air si consterné : il ne devait pas être au courant des intentions suicidaires de son célèbre patient.

  François se fit la réflexion que, décidément, un vendredi treize était vraiment un mauvais jour.

 

 

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