QUATRIÈME CHAPITRE

 

A LA RECHERCHE

 

D'UN MOYEN

 

POUR

 

TRÉPASSER

 

Bien que vous en sachiez plus sur ce fameux vendredi treize, il est préférable que vous connaissiez d'autres détails concernant notre personnage.

  Commençons par ce qui est de moindre importance : les auteurs de la première et la troisième agression furent mis en prison, et, connaissant la justice de notre pays doivent être, encore, en train de croupir dans une geôle en l'attente d'un jugement. Pour ceux brûlés dans leur voiture, l'affaire fut classée. La petite demoiselle au pistolet, bien que libre, attend elle aussi d'être jugée pour port d'arme illégal. Il faut préciser que François porta plainte contre eux, non pas pour tentative d'homicide, mais pour incompétence à accomplir leur mission : le tuer. Cela offusqua la sphère judiciaire. Les plus hautes autorités intervinrent afin que François modifiât sa plainte. Il insista, mais fut débouté. Ce qui lui permit d'avoir la confirmation qu'il ne fallait pas faire confiance dans la justice de son pays.

  François, lors de conférences de presse après chaque attentat, avait précisé que son dernier recueil de nouvelles était destiné à faire comprendre combien étaient malsaines et contraires à l'humanité les prises de pouvoir par des profiteurs agissant au nom de Dieu, du peuple ou de toutes autres idéologies. Son but était de démontrer que ces usurpateurs ne sont que des manipulateurs qui recherchent, sinon la fortune, tout au moins le pouvoir, et ce, sans scrupule. Ses agresseurs n'étaient que de pauvres gens au cerveau lavé ; ils méritaient une punition pour avoir eu la stupidité de s'être laissé manipuler. Quant à son dernier agresseur, qu'il avait molesté, il aurait pu porter plainte pour coups et blessures. Avec un bon avocat du genre à plaider l’innocence de son client en clamant, haut et fort, à la barre « Non, Monsieur le Juge, le prévenu ne courait pas après monsieur Kerwannec pour le tuer, il se dépêchait pour ne pas rater son avion. Le couteau à cran d'arrêt qu'il tenait à la main s'était ouvert par mégarde. Il l'avait sorti de sa poche afin de le mettre dans sa valise qui était à la consigne de l'aéroport. » Puis il aurait parlé de son enfance malheureuse, de la malchance qui l'avait amené à être condamné pour quatre ou cinq délits mineurs. « C'est en prison qu'il a été entraîné par ses compagnons de cellule. En fait c'est un garçon qui a un bon fond. Il prenait l'avion pour se rendre à un entretien d'embauche. Par la faute de son agresseur, monsieur Kerwannec, il a raté ce rendez-vous important pour lui. Nous demandons sa relaxation et des dommages et intérêts pour coups et blessures et surtout pour dommages moraux… »

 Cela, c'est ce qu'imaginait François. Il avait constaté qu'en matière de justice ce n'est pas parce que l'on a raison que l'on n'a pas tort...et vice-versa.

 Vous devez penser qu'il aurait été beaucoup plus facile, pour François, de se suicider. Mais en réalité ce n'est pas si simple que cela de se suicider, surtout quand on a certains principes. Par exemple, se jeter sous un train, un métro, une voiture, ou du haut de la tour Eiffel a des conséquences désagréables pour l'entourage. François n'aurait pas accepté de retarder les usagers de la SNCF, du RER, du métro, de mettre dans l'embarras un automobiliste, ou d'empêcher des touristes d'accéder à un monument parce qu'il avait l'intention de mourir.

 Il n'était pas question de se pendre. Il aurait pu le faire dans son grenier : les poutres y sont assez solides pour supporter le poids d'un corps. Mais, cet endroit est peuplé d'araignées et François a horreur de ces bestioles. Se pendre à un arbre, dans le parc de la propriété, pas question non plus : il faut une échelle pour accéder à une branche assez haute, mais il est facile de tomber d'une échelle, surtout à son âge. Son but est de mourir, pas de se retrouver dans une chaise roulante ! Et puis, un pendu, ce n'est pas beau.

  Le poison aurait pu être la solution, mais comment et où se procurer un produit qui vous foudroie rapidement, sans souffrance, assez efficace pour ne pas vous rendre grabataire et gâteux si la dose ingérée est insuffisante ? Il n'y a que dans les romans policiers que les meurtriers se procurent facilement des substances létales.

  L'utilisation d'une arme à feu posait le même genre de problème. Où et comment s'en procurer une ? François possédait bien un vieux fusil de chasse au canon assez long, si long que se diriger l'arme contre la tempe était un exercice qui relevait plutôt de l'acrobatie. Un truc à se blesser, mais pas à se tuer !

  Il avait bien pensé agir comme Marcel, un cousin de sa mère. Au début de la première guerre mondiale il avait été blessé pendant la bataille de la Marne. Un éclat d'obus lui avait emporté une jambe. Par la suite cela ne l'empêcha pas de vivre. En tant que mutilé de guerre il eut un travail et put vivre normalement. Il se maria, eut des enfants et même des petits enfants. Sa jambe de bois le faisait claudiquer, mais cela ne se voyait pas trop. Par contre, plus le temps passait, plus sa jambe manquante le faisait souffrir. Quand il eut dépassé la soixantaine la douleur devint de plus en plus intolérable. Aucun remède, aussi puissant fut-il, ne faisait effet. Alors, n'en pouvant plus, un après- midi, pendant l'absence de son épouse qui s'était rendue chez une parente, il passa à l'acte. Il installa un brasero dans sa chambre, le chargea de charbon de bois qu'il alluma après avoir calfeutrer la porte et la fenêtre de la pièce. Il déposa sur la table de chevet la lettre d'adieu destinée à sa famille. Ensuite il fit sa toilette, se rasa, mit son costume du dimanche et s'allongea sur le lit, A son retour sa femme le trouva reposant paisiblement. Il était mort sans souffrance.

  Mais François ne pouvait pas imiter le cousin Marcel pour la simple et bonne raison que sa chambre était très vaste, haute de plafond, avec trop d'ouvertures à calfeutrer, et aurait nécessité l'utilisation de plusieurs braseros pour une émission suffisante de gaz carbonique.

  Sachant très bien nager, il écarta la noyade. Ayant peur du vide il se refusa de sauter du haut d'une falaise. Il étudia d'autres possibilités en vue de se suicider, mais sans succès. Il y avait toujours un obstacle, s'il n'était pas matériel, il était moral.

  Il repoussa l'euthanasie : il ne voulait pas impliquer un de ses proches dans son projet. Les amis, les parents ou les médecins qui avaient accepté d'euthanasier un malade las d'une survie dans la souffrance, se retrouvaient devant un tribunal pour homicide. Il aurait pu se rendre dans un pays où l'euthanasie n'est pas un crime, mais il savait que sa demande aurait été refusée, car s'il en avait assez de vivre, son double handicap, l'anosmie et agueusie, ne le faisait souffrir que moralement et non dans sa chair. Après tout, les gens qui perdent la vue, l'ouïe ou un membre ne sont pas nécessairement des candidats à la perte de la vie.

  Puis, un jour, il se souvint d'un excellent roman de Jules Verne : les tribulations d'un Chinois en Chine. François détenait, dans sa bibliothèque, les œuvres complètes de cet auteur en édition originale. Il relu ce livre avec le plaisir que savent apprécier les bibliophiles : la tenue en main d'un bel ouvrage, bien relié, au contenu passionnant et par le texte et par la splendeur des gravures. Il eut tout de même le regret de ne pas sentir cette agréable odeur d'ancien que dégagent les vieux livres !

  Il constata que le héros n'avait pas les mêmes motivations que lui : ce jeune et riche chinois, indifférent à tout et ne connaissant pas le bonheur, après avoir été ruiné ne voulant pas imposer à sa future épouse une vie misérable, préfère mourir. Au moment de se donner la mort, il se rend compte qu'il ne ressent rien, et décide qu'il ne peut mourir sans connaître d'émotions au moins une fois dans sa vie. Il demande donc à un ami de le tuer dans un délai imparti, ce qui, il l'espère, lui fera redouter la mort et éprouver, enfin, quelques émotions. L'ami accepte, puis disparaît. Non ! pas question de vous raconter la suite et la fin de ce roman, achetez-le ou louez le dans une biblio-thèque et lisez le !

  Ne citons que la morale : il faut avoir connu le malheur, la peur, les soucis pour pouvoir connaître et apprécier le bonheur de vivre. Ce qui n'était pas le cas de François qui avait eu son lot de malheurs, de peurs et de soucis mais avait eu, aussi, de nombreux moments de bonheur. Donc, la finalité était, pour lui, de passer de vie à trépas et non pas de connaître ce qu'il avait déjà connu. Mais, le procédé assez simple consistant à payer quelqu'un pour le supprimer n'emballa guère François.

 Enfin, il se souvint de cet écrit qui mit en effervescence le monde islamique après sa publication : en février 1989, à Téhéran, l'ayatollah Khomeiny, guide spirituel de la Révolution islamique et du monde chiite iranien publia une fatwa, c'est-à-dire un décret religieux musulman, lançant un appel à tous les musulmans d'exécuter l'écrivain britannique, d'origine indienne, Salman Rushdie, pour les propos blasphématoires envers l'Islam contenus dans le livre des Versets sataniques. Selon la Constitution iranienne, le décret était immédiatement exécutoire et le gouvernement annonça une récompense pour tout musulman exécutant la sentence de mort.

  La solution était là ! François n'avait qu'à écrire un texte qui serait suffisamment agressif pour inciter des gens dont l'intolérance, le fanatisme et la bêtise les pousseraient à vouloir le rayer de la liste des vivants. Il se dit qu'il devait avoir, dans ce bas monde, assez de religions, de partis politiques et autres associations sectaires où se trouveraient des extrémistes prêts à l'exterminer après l'avoir lu.

 

 

 

 

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