SIXIÈME CHAPITRE

 

UNE

ENFANCE HEUREUSE

 

 

François avait eu une vie où le pire et le meilleur s'étaient mélangés, comme pour tout un chacun.

  Né à Paris, dans une clinique au pied de la Butte Montmartre, non loin de chez ses parents, il fut leur unique enfant. Ils étaient assez aisés pour que seul son père, ingénieur, eût à travailler ; il fut bien élevé et choyé par sa mère, femme au foyer. François eut une petite enfance heureuse. Il commença sa scolarité dans une école religieuse, car ses parents, catholiques très modérés, voulaient lui donner une éducation correcte. Ils n'étaient pas des pratiquants assidus mais, pour ne pas avoir de problème avec la famille, ils l'avaient obligé à aller au catéchisme. Il constata rapidement qu'entre ce qui était enseigné et ce qui était pratiqué il y avait une très grande marge. Il fut un bon élève, sans plus, ce qui lui permit d'entrer en classe de sixième, mais pas dans une école privée : les finances familiales avaient leur limite.

 Il passait une partie des vacances d'été chez ses grands-parents. Un mois chez les parents de sa mère et un autre chez ceux de son père. Il y avait une alternance, chez les uns au mois de juillet et chez les autres au mois d'août, l'année suivante c'était l'inverse.  

 Chez les grands-parents maternels, fermiers à Champy, un petit village de la Brie, il participait aux diverses tâches de l'exploitation. Traire les vaches, les emmener au pré, aider sa grand-mère à fabriquer le beurre et le brie, s'occuper de la basse cour était assez amusant. Participer à la moisson était aussi très amusant , mais fatiguant, car, accompagné de ses cousins et cousines, il fallait ramasser les épis, derrière les faucheurs, pour les mettre en gerbe. Les faucheurs, une douzaine, avançaient en balançant leur faux qui émettaient une agréable musique, laissant derrière eux les épis qu'il suffisait de mettre en gerbes pour ensuite monter la meule. Il y avait aussi le travail au verger. Le ramassage et la cueillette des pommes n'était pas toujours agréable, mais ensuite le pressage du jus de pommes était un véritable divertissement, d'autant plus qu'il y avait le plaisir de boire le jus frais s'écoulant du pressoir. Certes, il ne fallait pas trop en boire de ce jus, si bon, si sucré et si parfumé, car, comme disait son grand-père « Ça vous donne des chiasses carabinées ».

  A la fin août, secouer les branches des mirabelliers avec une grande perche pour faire tomber les fruits était assez plaisant, mais les ramasser beaucoup moins. Heureusement qu'il y avait la satisfaction de pouvoir se venger en en mangeant quelques unes et en recracher les noyaux le plus loin que possible, et , surtout, assister à la confection des confitures par sa grand-mère et y goûter avant la mise en pots. N'oublions pas d'ajouter à cela une des spécialités de la grand-mère : la tarte aux mirabelles avec un peu de rhubarbe ! Il n'y avait pas que les travaux agricoles pour passer le temps car il allait, avec les autres gamins du coin, se baigner dans la rivière non loin du village, y pécher et y faire des balades en barque.

 Chez les parents de son père il y avait d'autres distractions moins liées aux travaux agricoles. Son grand-père s’était installé près de Lorient après avoir navigué sur presque toutes les mers du monde en tant qu'officier marinier. Fils d'une famille de marin il s'était engagé très jeune. Il avait d'abord été mousse, n'était pas devenu capitaine, mais maître principal timonier. Maintenant à la retraite, il s'occupait de son jardin, faisait des maquettes des navires au bord desquels il avait navigué. Quand il avait le plaisir d'avoir à la maison, pendant les vacances, un ou plusieurs de ses quatre petits-enfants – deux filles et deux garçons – il les lançait dans des occupations passionnantes. Il les emmenait en promenade sur son petit voilier, leur apprenait comment bien naviguer, leur montrait comment se guider avec le soleil et les étoiles, prévoir le temps, enfin tout ce qu'il avait acquit pendant ses longs séjours en mer. Quant à sa grand-mère, elle cuisinait à merveille aussi bien les récoltes du petit jardin que les poissons et les coquillages rapportés après une partie de pêche ou un tour sur la plage avec le grand-père.

  Les deux grands-mères étaient très catholiques et que ce soit à Champy ou à Lorient, le dimanche matin, ainsi que les jours de fêtes religieuses, il y avait obligation d'aller à la messe. Heureusement qu'avec ses cousins et cousines, ainsi que les copains et copines du voisinage, astreints, comme lui, à être présents à ces barbantes cérémonies, on pouvait se passer des petits mots et s'amuser en catimini.

 François gardait un souvenir nostalgique de cette heureuse époque, que ne purent vivre,comme lui, ses descendants.

 

 

 

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