SEPTIÈME CHAPITRE

 

UN SOUVENIR

 

NOSTALGIQUE

 

 

 

 

 

  A Paris, son terrain de jeu préféré était le merveilleux square Willette que les Parisiens préféraient appeler square Saint-Pierre et les gamins qui le fréquentaient Sactosse.

  Presque tous les jeudis et pendant les petites vacances scolaires, jusqu'à l'âge de quatre ans il était accompagné par sa mère qui, assise sur une chaise, tricotait, papotait avec d'autres mères de famille, le surveillant plus ou moins. Puis un jour elle le laissa aller seul rejoindre ses copains et copines. Cela lui permit d’agrandir son territoire de jeux et il vadrouilla de long en large sur la butte Montmartre. En culotte courte et le béret sur la tête il était le parfait représentant du poulbot.

 Quelques mois après le décès de son épouse, François alla y faire un tour, ou plutôt un pèlerinage, accompagné de Maurice et Amélie. Il eut la surprise de voir qu'il était devenu le square Louise Michel et, qu'en plus, une annexe de son terrain de jeux, le square du Chevalier de la Barre, avait été affublé d'une nouvelle appellation : le square Nadar!

  S'il n'y avait eu que des changements d'appellation cela n'aurait pas affecté François, mais il y avait plus grave : lors de cette visite sur la butte Montmartre, il eut beaucoup de mal à reconnaître les lieux. A la place du grand bac à sable, à gauche en regardant la basilique du Sacré Cœur, là où il avait joué, comme sur une plage au bord de la mer, il y avait un manège. De plus une foule de touristes envahissait, telle une horde de barbares, ce... non, son territoire où il avait vécu avec les galopins du quartier de nombreuses, glorieuses et palpitantes aventures. Il avait été mousquetaire, poilu dans les tranchées, explorateur dans pratiquement toutes les parties du globe terrestre, et même sur diverses planète de notre galaxie, chasseur de toutes sortes d'animaux... Son imagination fertile, alimentée par ses nombreuses lectures, aussi bien de romans que de revues illustrées, sa fréquentation du cinéma – le dimanche avec ses parents – lui permettait de se transposer dans tout un tas d'univers, comme le font la majorités des enfants. Il avait aussi délivré de nombreuses fois sa copine Lili des griffes de toutes sortes de dragons et monstres.

 Là, dans ce square Louise Michel, l'effet madeleine de Proust ne fonctionnait pas, d'abord parce que son anosmie ne le lui permettait pas, mais les sons et l'ambiance générale ne correspondaient pas à ce qu'il avait connu étant gamin : il n'était pas dans son bon vieux Sactosse. Il n'avait pas été se balader dans ce parc depuis au moins une cinquantaine d'années, et ce n'est pas progressivement qu'il avait vu les changements de ce lieu, mais brusquement. Ces changements, ou plutôt ces bouleversements, étaient loin d'être à l'avantage du site.

 Il voulu vérifier si la fontaine des innocents existait encore. Suivi de ses deux compagnons il emprunta la contre-allée située entre la rampe menant à la première terrasse du square, le long du funiculaire. Cette fontaine représente, au centre d’une niche constituée d’une coquille en pierre, un haut-relief en bronze d'un joyeux bambin nu se soulageant le plus naturellement du monde dans la vasque située juste en dessous de lui. Il est tenu dans les bras de sa mère, tout aussi dévêtue que lui, entouré de quatre jeunes enfants rieurs. La fontaine était toujours en place. Cependant il nota trois modifications importantes à ses yeux : d'abord, un grillage était placé de telle sorte qu'il n'était plus possible d'accéder à l'arrière de l'édifice ; en plus la végétation, entre cet arrière et la place d'où part le funiculaire, devenue rare permettait aux personnes circulant sur cette place de voir l'arrière de la fontaine ; et enfin il n'y avait pas de viorne ! Il en fit la remarque à Maurice et Amélie qui ne le comprirent pas. « Je vous raconterai cela plus tard. Voyez-vous, ici, c'étaient mes toilettes préférées et c'est de cet endroit que démarra mon éducation sexuelle, leur expliqua François. »

 Ils continuèrent leur promenade dans le square, François ne voulant pas frustrer Maurice et Amélie qui n'avaient jamais eu le temps de parcourir ce haut lieu touristique de Paris. Il leur montra même le bassin, sur l'avant dernière terrasse, où il avait fait naviguer une maquette de voilier qu'il avait fabriqué lui même. Il lui était arrivé de se baigner quelquefois dans ce bassin, large mais peu profond, lors de canicules et une fois, sans le faire exprès, pour rattraper son petit voilier qui s'obstinait à ne pas revenir sur le bord. Il leur raconta qu'il avait fait de longues glissades, lors d'hivers neigeux, sur les vastes pelouses dévalant de terrasse en terrasse.

 La dernière visite fut pour le square d'Anvers et le lycée, longeant ce square, qu'il avait fréquenté depuis la sixième jusqu'à sa dernière année d'étude. A part le parking souterrain, aménagé sous le square, les lieux ne parurent pas avoir changé aux yeux de François. Par contre il ne s’appelait plus Rollin, mais avait été rebaptisé à la Libération, du nom de son professeur d’Allemand, fusillé en 1942 pour fait de résistance : Jacques-Decour. Il eut une pensée pour ce professeur qu'il avait apprécié.

 

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