NEUVIÈME CHAPITRE

UNE PÉRIODE

BIEN SOMBRE

 

  Le temps heureux de l'enfance s’arrêta net en septembre 1939 quand son père fut mobilisé pour participer à ce que l'on appela la drôle de guerre et se retrouva prisonnier au fin fond de l'Allemagne après la débâcle de 1940. François, qui ne passait son temps qu'entre Paris, Champy et Lorient fut forcé de visiter une partie du centre de la France, car, en juin 1940, il participa à l'exode, cette monstrueuse transhumance: un départ précipité de Paris pour fuir ces cruels soldats allemands qui allaient piller, violer, tuer la population. Puis, une fois arrivé au centre de la France, ce fut le retour vers la capitale où, rassurés par les paroles du général Pétain, les Parisiens n'avaient plus à craindre les soldats du Reich. D'un seul coup les ennemis étaient devenus de grands amis.

  Sa mère, qui heureusement touchait le salaire de son mari, se trouva tout de même devant le problème de la majorité des Français à cette époque : le ravitaille-ment. Les restrictions imposées par l'envahisseur suffisaient à peine pour se nourrir et se vêtir correctement sans avoir recours au marché noir. Sa mère qui, après la naissance de François, avait quitté son travail de première main dans une maison de couture renommée reprit son ancien métier et travaillait à domicile.

 Pendant cette période François vécu des faits qui le marquèrent fortement. Par exemple les voisins de palier obligés de porter un écusson en forme d'étoile pour bien montrer qu'ils étaient juifs. Ou bien, une scène horrible qui le fit douter de l'intelligence du genre humain. Alors qu'avec sa mère il se rendait chez ses grand-parents maternels par le train ils assistèrent à une tuerie. Tandis que leur train quittait la gare de l'Est, ils virent des officiers allemands, arme au poing, abattant des soldats qui tentaient de déserter en sautant d'un convoi. Un passager donna une explication «Il y a dans ce train des soldats permissionnaires, mais il y a aussi des troufions qui iront sur le front de l'est et certains de ces derniers tentent de déserter. Sans grand succès en ce moment. Mais ils n'auront pas à souffrir en Russie. Que Dieu les accueille en son paradis.»

 Il y eu aussi des preuves que tous les Allemands n'étaient pas des monstres. Dans cette même gare de l'Est, au retour de chez les grands-parents, sa mère et lui subirent un contrôle d’identité et une fouille de bagage. Dans la valise de la maman il y avait, en plus de vêtements, de l’alimentation, genre fromage de brie, lapin, poulet, œufs et quelques légumes rapportés de la ferme des grands parents. De quoi être considéré comme trafiquant du marché noir. L'un des deux policiers français allait ouvrir la valise lorsqu'un jeune soldat allemand, l'air méchant et sévère, qui les accompagnait leur fit signe de le laisser faire. Il prit brusquement la valise, la posa sur la table destinée aux fouilles. François, en un instant, imagina le pire. Sa mère allait être emprisonnée, serait même fusillée et lui la perdrait à jamais, que deviendrait-il? Le soldat ouvrit le bagage, en sorti un tricot de corps qu'il montra aux policiers en annonçant «Il n'y a que des habits la dedans» Il referma la valise, fit un clin d’œil à François et à sa mère tout en disant «C’est bon vous pouvez y aller .» C'est l'esprit allégé qu'ils sortirent de la gare. Tous deux bénirent ce jeune homme qui les avait protégés.

 Peu de temps après le débarquement des alliés en Normandie, François passa avec succès la première partie du baccalauréat. Au début des vacances scolaires, il parti pour Lorient avec sa mère pour y passer le mois de juillet, et en août les vacances se termineraient chez les autres grands-parents. Les circonstances ne permirent pas ce retour. Ils ne purent même pas revenir à Paris pour la rentrée scolaire et se retrouvèrent coincés dans la fameuse poche de Lorient où une partie de l'armée allemande était retranchée. Sa mère, qui s'était réjoui d'être loin de Paris, où, pensait-elle, la ville serait à feu et à sang lors de l'arrivée des armées alliées, le fut moins par la suite, car François, ne pouvant plus continuer ses études dans une région en guerre, trouva une occupation que l'on pourrait qualifier de désoccupation, ce qui préoccupa fortement sa pauvre mère. Avec son grand père, il participa au combat consistant à bouter hors de France l'occupant. Pendant quelques mois il fit ce que font tous les résistants : transmissions d'informations, sabotages et autres activités de ce genre qui vous transforment un gamin en adulte et qui vous enseignent la vie plus que quelques années d'études supérieures.

 Ce ne fut que progressivement qu'il participa à cette lutte contre l'envahisseur. Il commença par jouer les messagers entre divers groupes de résistants. Puis de transports de messages il passa au transports de munitions, d'explosifs et autres bricoles. Il fit aussi connaissance d'une demoiselle, un peu plus âgée et beaucoup plus délurée que lui. Elle le déniaisa et lui apprit ainsi que se mélanger les sexes, n'était pas une chose dégoûtante et que c'était même très agréable. Leur relation dura peu de temps car elle trouva un garçon plus à son goût. François fut autant déçu que soulagé: certes, cette demoiselle lui avait donné bien du plaisir, mais il l'imaginait mal en mère de famille. Et surtout il avait toujours en mémoire sa copine Lili et avait l'impression de l'avoir trahi.

 Il eut le plaisir de défiler dans les rues de Lorient, enfin libre, avec ses compagnons de combat. Ce ne fut pas un défilé très militaire, dans la mesure ou chacun portait ses habits de tous les jours, où certains boitaient et ne pouvaient marcher au même pas que leurs camarades, ou les sabots côtoyaient les gros godillots, les chaussures rafistolées et les godasses toutes déformées. Un membre de l'état-major de l'armée régulière avait fait remarquer qu'il serait préférable de donner à ces gens là un habillement et des chaussures plus corrects pour défiler. Le chef des résistants refusa en disant: «les sabots étaient au combat, ils seront à l'honneur.» Et il en fut ainsi. Ce jour là François portait une chemise et un pantalon rapiécés ainsi que des espadrilles trouées, tandis que son grand-père, devant lui, n'était pas mieux habillé et chaussé. C'est par cette anecdote qu’il commença l'écriture de son premier livre quelques années plus tard.

 Comme à bon nombres de ses camarades de maquis, la France reconnaissante lui offrit une belle médaille.

 

 

 

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