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Philippe roulait à bonne allure. A ce rythme-là il ne mettrait que six heures pour arriver à Saint-Georges-des-Sables. Le seul point noir éventuel était à Niort, en quittant l’autoroute. Il espérait y être avant l’heure de sortie des usines et des bureaux, quand la circulation devenait plus dense.

 

Il n’arrêtait pas de penser au décès de son grand frère. Avant de partir, il avait téléphoné à sa belle-sœur pour lui confirmer sa venue. Elle ne serait pas seule : ses deux fils seraient certainement déjà auprès d’elle. Mais il tenait à être présent pour assister Éliane qui n’avait encore rien décidé au sujet de l’enterrement. Aurait-il lieu à Saint-Georges ou le corps serait-il ramené à Champy ?

 

Il avait du mal à réaliser la mort d’Albert ; il ne le verrait plus ; il n’aurait plus l’occasion de le taquiner. Albert était son aîné de six ans. Travailleur à l’école, il avait obtenu, avec succès, son Brevet d’étude du premier cycle et n’avait pas voulu continuer ses études préférant entrer rapidement dans la vie active. A seize ans il se fit embaucher dans une compagnie d’assurances. Il y fit toute sa carrière. Il débuta comme simple employé, suivit les cours professionnels, réussit les examens et parvint ainsi à un poste important. Mais Philippe pensait que ce n’était pas seulement grâce au labeur que son frère était arrivé. Il avait dû en épuiser des collaborateurs et il avait dû mettre à rude épreuve les nerfs de ses supérieurs pour obtenir ce qu’il voulait. Car Albert était un arriviste qui utilisait tous les moyens pour réussir. Si son charme était inefficace, alors il travaillait au corps celui qu’il estimait être son rival et si cela était encore insuffisant il utilisait la ruse. Que l’on fût son subalterne, son égal ou son supérieur, on ne résistait pas longtemps. Ceux qui avaient compris le personnage l’évitaient, dans la mesure du possible, ou bien, comme monsieur Trestart, tel un judoka se servant de la force de l’adversaire pour le vaincre, tiraient parti des efforts d’Albert pour le manipuler.

 

Si Albert avait connu beaucoup de succès, il avait aussi subi quelques échecs. Les derniers l’avaient atteint au plus profond de sa petite personne. D’abord, sa mise à la porte de la compagnie d’assurances : un jour, il fut appelé à la Haute Direction et reçu par le Président, lui même, qui le félicita pour sa brillante carrière. Albert était persuadé que cet entretien était destiné à le nommer à un poste d’adjoint à la Direction Générale. Mais il n’en était rien. Monsieur le Président lui annonça qu’il méritait bien de se reposer afin de laisser la place aux jeunes. Il était mis à la préretraite, avec une compensation financière, importante certes, mais, en résumé, il était jeté comme un vulgaire employé dont on n’a plus l’utilité !

 

Quand il raconta cela à Philippe, il avait les larmes aux yeux. Lui qui aimait les honneurs et le pouvoir se retrouvait sans fonction. Ensuite, lui, qui briguait la place de maire, eut la déception de voir monsieur Trestart se présenter, de nouveau, aux élections municipales. Albert ne voulait plus être que l’adjoint. Et même si le maire sortant ne s’était pas représenté, Albert aurait eu peu de chance de récolter des voix, car il y avait eu l’affaire de la déviation. Monsieur Trestart, ainsi que d’autres villageois, peu nombreux, ne voulaient pas de cette déviation. Tous les arguments, écologiques, économiques, politiques, financiers et même touristiques furent avancés. Dans la balance les morts et les blessés ne représentaient qu’un moindre mal par rapport aux nuisances que cette déviation apporterait. Albert, qui n’était ni pour, ni contre, se rangea dans le camp du maire. Il s’engagea tant et si bien dans ce combat qu’il en fût considéré comme le meneur. Enfin, les partisans du projet eurent gain de cause à la suite d’un terrible accident dans le centre de Champy. Un an après cet événement, une nouvelle route, qui passait à l’écart du village, fut inaugurée.

 

Entre temps Albert s’était aperçu des motifs réels du déblocage de la situation : Monsieur Trestart ne s’était pas trop investi dans cette affaire car son but réel avait été de retarder la réalisation du chantier : le gendre de son ami le comte d’Aureillhac, entrepreneur de travaux publics, n’avait pas les possibilités matérielles et financières pour répondre à un appel d’offre. Il lui fallait attendre la fin de deux chantiers importants, l’un en Afrique du Sud, l’autre en Asie. Dès qu’ils furent terminés et que matériels et finances le permirent, il fut nécessaire de cesser l’opposition au projet. Monsieur Trestart, qui était resté en retrait afin de mieux suivre les événements, pouvait tourner sa veste. Il avait rendu un grand service au gendre de son grand ami et servi sa carrière politique en ménageant la chèvre et le chou ! Il avait préféré laisser son adjoint faire le sale boulot et l’avait incité en conséquence. Albert avait été le pantin de Trestart ! Alors qu’en règle générale c’était lui qui pensait tenir les ficelles !

 

C’était trop pour lui et il décida de s’exiler en province pour refaire sa vie comme il disait. Et il s’installa à Saint-George, petite station balnéaire, où il possédait une résidence secondaire. Cette habitation avait d’abord été la maison des vacances. En été, Éliane y prenait ses quartiers avec les enfants. Albert ne venait qu’en fin de semaine et lors de ses congés annuels. Ils s’y étaient fait des relations et étaient connus dans le pays. Certains pensaient même qu’ils étaient originaires de la région, d’autant plus qu’Albert n’hésitait pas à se montrer dans tous les lieux publics et à se mêler à la population. En raison de sa fonction de maire adjoint de Champy il en avait pris l’habitude et il aimait cela.

 

Philippe se demandait comment l’accident avait pu se produire. D’après les premières constatations les freins du vélo n’auraient pas fonctionné. Cela le surprenait, car son frère était très soigneux et exigeant en matière de sécurité. Il n’y avait pas qu’avec les êtres humains qu’il se montrait maniaque ! « Enfin, pensa-t-il, ce soir j’en saurai plus. »

 

Philippe entra dans Saint-Georges-des-Sables. La montre de son tableau de bord indiquait qu’il était un peu plus de seize heures ; il avait bien roulé ! Il dut s’arrêter au seul feu rouge de l’agglomération. Ce feu était assez long. Il régulait la circulation entre l’accès au port, à la ville et à la plage. Alors qu’il patientait, Philippe, regarda autour de lui. Il remarqua, sur la gauche, en face, un quatre-quatre dont le conducteur ne lui sembla pas inconnu. Il l’observa. Lui aussi parcourait du regard les alentours et quand il tourna son visage vers Philippe ce fut avec l’indifférence de la personne aux yeux dans le vague. Le feu passa au vert. Philippe démarra lentement pour mieux voir le conducteur. « On dirait Jean, le boulanger ! Pensa-t-il. Mais, si c’était lui il m’aurait reconnu, on était assez copain avant qu’il disparaisse de Champy ! En tout cas le type lui ressemble sacrément. Non ça ne peut pas être Jean, qu’est ce qu’il viendrait fabriquer ici ? Certainement pas rendre visite à mon frère, ce n’était pas le grand amour entre eux. Non, ce n’est pas Jean. C’est bête, j’aurais dû klaxonner, maintenant c’est trop tard, il est déjà loin. »

 

                                                                                             A suivre

 

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