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11

 

Jean se réveilla alors qu’au loin un clocher sonnait les quatre heures. Il se leva, remit sa veste, récupéra la serviette de bain sur laquelle il s’était couché, la secoua, la plia et la rangea comme un vieux garçon ordonné et soigné qu’il était devenu depuis qu’il n’avait plus de famille. Certaines personnes, après le décès d’êtres chers, se laissent aller, d’autres reprennent le dessus. Cela était son cas, pour l’instant, mais qu’en serait-il une fois sa mission accomplie ? Il monta dans sa voiture et prit la route en direction de Rochefort. Il était prudent de ne plus s’attarder dans Saint-Georges-des-Sables. La famille d’Albert devait déjà être sur place. Éviter de rencontrer une ou deux personnes qui vous connaissent est relativement facile, mais cinq ou six devenait périlleux.

 

Il arriva devant le seul feu de signalisation de Saint-Georges qui passa à l’orange. Jean freina et s’arrêta. Il admira le port, où les cabanes d’ostréiculteurs faisaient un concours avec les bateaux : qui aurait la couleur la plus pimpante ? Il tourna la tête de l’autre côté de la route, vers la ville. Il eut le temps de distinguer Philippe dans la première voiture de la file venant en sens inverse. Ce dernier le dévisageait. L’avait-il reconnu ? Jean eut le reflex de continuer son mouvement, sans marquer de temps d’arrêt, les yeux dans le vague comme s’il regardait sans voir. Le feu passa au vert. Jean démarra. Il espérait que Philippe penserait avoir entrevu quelqu’un qui lui ressemblait. Mais il estima qu’il aurait dû quitter la ville beaucoup plus tôt. Saint-Trojan l’attendait. Il était temps de s’occuper de Gilbert et Véronique.

 

Jean approchait de l’île d’Oléron, il venait de sortir de Saint-Agnan et roulait maintenant sur une longue route bordée de prairies ; de temps à autre quelques vaches animaient le paysage ; des hérons, à la recherche de nourriture, pataugeaient dans les lentilles d’eau des fossés longeant de part et d’autre la voie ; plus rarement, des mouettes, ou peut-être des goélands (Il ne se souvenait plus de la différence entre les deux), se risquaient dans les prés marécageux. Il se fit la réflexion qu’en fait les hérons devaient être, à l’origine, des mouettes (ou des goélands ?) qui, vivant dans de telles régions, avaient évolué pour y survivre. Ce qui pouvait se résumer ainsi : le héron est une mouette qui en a eu assez de se mouiller le croupion et s’est laissé pousser les pattes en conséquence… et confirmait aussi les théories de Lamarck et Darwin sur l’évolution des espèces !

 

Au loin, devant, Jean eut le loisir d’admirer une cigogne becquetant un ragondin écrasé sur la chaussée ; elle s’envola lourdement, majestueusement, dès que le quatre-quatre l’approcha de trop près.

 

« Ce n’est pas le tout que de s’extasier, pensa Jean, il est temps de prévoir la suite avec précision ». D’abord il ne devait pas séjourner à Saint-Trojan même : il avait déjà pris un risque en n’ayant pas quitté Saint-Georges plus tôt. De plus, maintenant, ce n’était pas de deux personnes qu’il devait se cacher, mais de six : Gilbert, Véronique, leurs trois enfants et la grand-mère ! Certes, quand il était venu à Saint-Trojan, le mois dernier pour espionner les Garcin, il avait réussi à ne pas être repéré par l’un d’eux. Et s’il l’avait été cela n’aurait eu que peu d’importance. Il avait bien le droit d’aller en vacances où bon lui semblait. Par contre, depuis la suppression d’Albert, il était préférable de ne pas éveiller les soupçons ; les Garcin devaient être au courant du décès de ce dernier ; ils le connaissaient assez pour ne pas avaler la thèse de l’accident. Donc, Jean décida de louer une chambre d’hôtel au Château-d’Oléron.

 

Il était maintenant sur le pont d’Oléron et roulait tranquillement, sans dépasser la limitation de vitesse. Des appels de phare de la voiture qui le suivait lui rappelèrent qu’il y a des gens toujours pressés ; il détestait ce genre de personnage qui vous reproche de respecter les limitations de vitesse ! Il maintint son allure en se disant que ce n’était pas parce qu’il avait commencé à faire fi du code civil qu’il devait continuer avec le code de la route.

 

Arrivé au Château, il gara sa voiture sur la place principale. Il eut l’agréable surprise de constater qu’il n’avait qu’à traverser la rue pour se retrouver dans un hôtel restaurant dont l’aspect lui parut sympathique. Il s’y rendit après avoir récupéré la valise contenant ses vêtements et ses affaires de toilette. Il loua une chambre en précisant qu’il resterait sans doute une dizaine de jours.

 

Après avoir pris une douche et s’être changé il se sentit prêt à penser sérieusement à la meilleure manière de liquider les Garcin, mais avant, il lui était indispensable de reprendre des forces devant une bonne table. La salle du restaurant de l’hôtel, qu’il avait entrevue lorsqu’il était à la réception, lui avait semblé si accueillante qu’il ne jugeât pas indispensable de chercher ailleurs.

 

Pour varier, il ne prit pas un cognac comme lors du déjeuner au Bouffe Tard (décidément ce nom l’amusait !), mais un Pineau des Charentes ; ce serait aussi agréable et surtout moins fort en alcool. Il dégusta tranquillement cet apéritif en attendant le plateau de fruits de mer qu’il avait commandé. Il ne pensait à rien de particulier et parcourait des yeux l’environnement. Des objets accrochaient son regard et modifiait le fil de ses pensées : les lambris, en chêne foncé, lui rappelaient la boulangerie, avant les travaux de rénovation qu’il avait entrepris peu de temps après le décès de son père. Ce dernier, en retraite depuis quelques années, n’aurait jamais admis que son fils changeât la décoration du magasin. Il était hostile à toute nouveauté ; alors qu’il exerçait encore il avait consenti que la farine lui fût livrée en vrac et non plus en sacs ; c’était tout juste s’il avait accepté le remplacement du vieux pétrin par un outil plus moderne et plus performant lorsque Jean avait pris sa suite. Heureusement que sa brave mère avait réussi à convaincre son têtu de mari que cet achat était indispensable. Jean pensa alors à sa mère. Elle aurait quatre-vingt-dix ans si elle avait été encore en vie, mais, sa disparition, cela faisait presque dix ans déjà, lui avait évité de supporter la perte de ses petits et arrière petits-enfants. Son père, qui aurait eu presque cent ans maintenant, était mort relativement jeune, tué et par l’ennui de la retraite et par l’excès de travail depuis son plus jeune âge.

 

Jean fut interrompu dans ses réflexions par la serveuse qui lui apportait la demi-bouteille de vin destiné à accompagner le plateau de fruits de mer : un vin blanc des Charentes ; il y avait peu de temps qu’il avait découvert ce vin envers lequel, en général, les gens ont un a priori peu favorable : ils considèrent, à tort, certains vins de pays comme des picrates qui se donnent des airs de grand en portant belle étiquette et bon prix. Il y goutta. Le bouquet fruité fit jaillir, du fin fond de sa mémoire, un souvenir lointain, très lointain : il était encore jeune et lors d’une partie de chasse, au moment du casse-croûte, un des chasseurs avait offert du vin blanc pour accompagner les rillettes. Jean n’avait pas prêté attention au commentaire du donateur sur l’origine du breuvage ; il était trop affamé pour l’écouter. Il avait seulement retenu que ce vin n’était pas commercialisé et servait uniquement à la consommation personnelle de son producteur. En tout cas il avait apprécié. Et ce qu’il buvait en ce moment devait être de même provenance!

 

Cela détourna le fil de ses pensées sur la chasse ; c’était l’une de ses passions qu’il avait pratiquée, mais de moins en moins, d’abord par manque de temps, puis par manque de gibier et enfin parce qu’il trouvait que cette pratique finissait par être très onéreuse pour le peu de temps qu’il pouvait lui consacrer.

 

Tandis que son esprit vagabondait, il continuait à observer la salle du restaurant. Une tête de sanglier, accrochée à l’un des murs l’incita à repenser à la chasse et au gibier. Il en avait chassé de toutes sortes, du lièvre à la perdrix, du chevreuil au sanglier, mais, pas toujours avec succès : jamais un chevreuil ou un sanglier n’était tombé après qu’il eût tiré, en fait, c’est volontairement qu’il ratait ces gros bestiaux qui lui inspiraient un certain respect, et puis, s’il chassait, c’était surtout pour le plaisir de marcher dans la campagne. Un lapin ou un faisan suffisait à son tableau de chasse ; son grand-père, qui braconnait de temps à autre, lui avait fait la leçon :

 

« Il ne faut pas tuer pour le plaisir, mais pour nourrir sa famille ou améliorer l’ordinaire. Tout être humain a autant le droit de chasser pour survivre, comme le loup ou le lion, mais les rois ont interdit ce simple droit au peuple ; c’était une manière d’obliger les manants à trimer pour les nobles. Maintenant que nous sommes en république ce ne sont pas ces nouveaux brigands de grand chemin que sont les présidents, députés et autres élus par les couillons que nous sommes qui vont m’obliger à payer une taxe pour faire comme nos ancêtres. »

 

Toutes ces réflexions le ramenèrent à son prochain gibier et une idée naquit en son cerveau ; maintenant il ne lui restait plus qu’à aller se coucher. Pendant son sommeil cette idée, telle une graine semée sur un terrain propice, germerait et grandirait si bien que demain, au réveil, à six heures, il saurait comment détruire Gilbert et Véronique.

                                                                                          A suivre

 

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