Retour au précédent chapitre                                         Retour au premier chapitre

 

 

12

 

Albert avait souvent dit que, s’il venait à mourir, il serait préférable de l’enterrer dans le cimetière le plus proche ; donc, Éliane et ses enfants avaient décidé qu’il serait enterré à Saint-Georges. Ce, d’autant plus qu’en dehors de son frère Philippe, de son épouse et de ses deux enfants, il n’avait plus tellement d’attaches à Champy. Et, il y aurait certainement plus de monde pour assister à ses funérailles à Saint-Georges, où il commençait à être connu et avait quelques amis, que dans son ancienne commune, où il n’avait pas laissé que de bons souvenirs.

Philippe, habitué aux démarches administratives, assista sa belle-sœur ; dans la matinée du lendemain de son arrivée à Saint-Georges, il se rendit à la gendarmerie ; il désirait savoir quand la famille pourrait disposer du corps de son frère. Éliane n’avait pas voulu effectuer cette démarche elle même car elle était encore sous le choc ; il était pénible, son Albert, mais elle l’aimait ! Et à chaque fois qu’elle parlait de lui, elle s’effondrait en larmes. Avec le temps elle avait appris à le supporter et d’une certaine manière c’est elle qui dirigeait le ménage ; bien souvent son mari avait fait des choix importants, croyant qu’il en était l’auteur, alors que son épouse lui avait suggéré ceux qui lui convenaient, à elle, par des méthodes à faire pâlir de jalousie les plus habiles éminences grises.

 

Philippe sortit de la maison et s’engagea dans la rue où avait commencé le drame. Il descendit vers le port en essayant d’imaginer ce qui avait pu se produire. Au port, la Mireille n’était plus à quai ; il demanda à un passant s’il pouvait lui désigner l’endroit de l’accident. Ce dernier le lui indiqua et bien qu’il n’eût pas assisté à l’accident il se lança dans une longue explication. Prétextant une urgence, Philippe se débarrassa de ce témoin de seconde main qui l’avait empêché de se recueillir sur le lieu funeste. Enfin libéré il se dirigea vers la gendarmerie.

La matinée était agréable, le soleil brillait dans un ciel au bleu pur et lumineux. Philippe se dit que les gendarmes affectés ici avaient bien de la chance. Il se dit aussi qu’il aurait préféré profiter de la beauté de ce paysage marin dans d’autres circonstances.

A la gendarmerie il fut accueilli par un gradé affable qui le mit à l’aise :

– Bonjour, Monsieur Grandin, car vous êtes bien le frère de ce pauvre Albert.

Il était un fait qu’Albert et Philippe avaient le même air de famille, bien que de morphologies différentes et même contraires. Plus petit que son frère, Philippe était plus corpulent, sans être gros.

– Bonjour, Monsieur, je suis bien Philippe Grandin.

– D’abord, je tiens à vous présenter mes condoléances. J’avais de bonne relation avec votre frère et son épouse. La pauvre, elle est atterrée.

– Merci… Brigadier ?

– Adjudant Cyril Hoareau, mais vous pouvez m’appeler brigadier ! Ne sommes-nous pas dans une brigade, mais ce sera moins protocolaire et militaire que Mon Adjudant. Mais revenons à votre frère : c’est une étrange affaire que cet accident. Allons dans mon bureau, nous y serons mieux.

– Je vous suis.

Dans le bureau, où ils s’installèrent, Philippe pu constater la sobriété quasi monacale de l’ameublement. Ce gendarme devait être un homme de terrain et non pas un de ces fonctionnaires qui utilisent l’argent du contribuable pour agrémenter leur lieu de travail en cabinet de ministre.

– Donc, nous sommes pratiquement confrères, reprit l’adjudant, puisque, d’après ce qu’Albert m’a dit vous êtes le chef de la police municipale de la ville de Champy, et, si vous n’avez pas les mêmes pouvoirs que nous, vous avez les mêmes problèmes.

– Je constate que mon frère n’avait pas perdu l’habitude d’enjoliver la réalité ; en fait je ne suis que garde-champêtre, pour être plus précis, chef d’une police municipale dont l’effectif n’est que de deux personnes en me comptant !

– Je pense connaître l’objet de votre visite : vous voudriez savoir quand le corps de votre frère vous sera rendu.

– C’est exact, décidément vous feriez un excellent détective ; vous savez qui je suis, sans jamais m’avoir vu…

– Oui, mais je connaissais bien Albert, il m’avait parlé de vous et vous lui ressemblez.

– Vous avez aussi deviné l’une des raisons de ma visite…

– Il n’est pas besoin d’être un fin limier pour cela ; la majorité des parents de victimes me pose ce genre de question. Mais vous avez dit « l’une des raisons », ce qui signifie qu’il y à, au moins, une autre raison. Je vais d’abord répondre à votre première demande : je viens d’avoir le juge d’instruction au téléphone, pour lui l’enquête est terminée, vous pouvez donc disposer du corps. Il a fait procéder à une simple autopsie afin de vérifier que votre frère n’avait pas eu une crise cardiaque, ou qu’il n’avait pas été drogué, ou qu’il n’était ni sous l’emprise de l’alcool ou d’un médicament quelconque. Rien de tout cela n’a été détecté, en conséquence, le juge a conclu qu’il s’agissait d’une mort accidentelle. Je lui ai demandé de ne pas clore le dossier, mais mes arguments ne l’ont pas convaincu et pourtant…

– Justement, à ce sujet…

– A ce sujet, qui doit être la deuxième raison de votre visite, vous doutez de cette conclusion, comme moi. J’en connais assez sur votre frère pour considérer qu’il n’aurait pas, involontairement, oublié de resserrer les vis de ses freins. Il n’était pas, non plus, homme à se suicider, ou, si c’était le cas, il n’aurait pas agi ainsi. Il ne me reste que l’hypothèse du vélo trafiqué par un tiers, pour plaisanter ? Pour attenter à sa vie ? Mais alors, qui ? Certainement pas votre belle-sœur ; ce genre de procédé est trop technique et je ne pense pas qu’elle profite du crime. D’autre part je ne vois pas qui, à Saint-Georges, pourrait lui en vouloir à ce point. Qu’en pensez vous, Monsieur Grandin ?

– Là, encore, brigadier, vous me surprenez, vous lisez mes pensées ! Effectivement, je doute de cette conclusion, comme vous.

Albert constata qu’il n’était pas le seul à envisager que le décès de son frère n’était pas dû à un malencontreux hasard. Il se confia sans crainte de passer pour un imaginatif aux yeux du gendarme :

– Comme vous, je ne me contente pas de cette conclusion. Mon frère était maniaque, mais pas assez pour aller jusqu’à dévisser des freins pour mieux les nettoyer ; je l’imagine mal en train d’astiquer des vis. Par contre il était assez maniaque pour vérifier que tout était en ordre après avoir briqué son vélo. S’il avait eu des idées suicidaires, mais cela m’étonnerait, il aurait choisi un moyen plus radical, plus rapide et moins aléatoire quant au résultat.

– Oui, reprit l’adjudant, dans ce genre de chute, on s’en tire, ou avec des égratignures, ou des fractures, ou l’on se retrouve sur une chaise roulante, ou, comme votre frère, on se tue. En somme, c’est comme à la loterie, on ne peut rien prévoir d’avance.

– Exact ! Continua Philippe, donc j’en arrive au même point que vous. Mais si l’enquête est arrêtée, que peut-on faire ?

– Que le dossier soit classé ne me gêne en rien pour continuer mes recherches, même si elles ne sont plus officielles. D’ailleurs, puisque vous pensez comme moi, c’est que vous avez, vous, Monsieur Grandin, un début de piste.

– Eh bien je vais vous parler d’un fait troublant, brigadier. Hier, lors de mon arrivée à Saint-Georges, j’ai cru voir un gars de Champy : Jean Voibin. Avec luit j’ai été à l’école et fait toutes les conneries que peuvent faire les jeunes qui vivent à la campagne. Pardon, qui vivaient, parce que, depuis pas mal d’années il y a eu du changement et ce ne sont plus les gamins de maintenant qui iraient fumer des cigarettes dans une grange, en cachette de leurs parents, ou commettre d’autres broutilles sans gravité, mais difficiles à confesser au curé du village. De nos jours, ils ont d'autres occupations. Mais, excusez-moi, j’en reviens à notre sujet. Donc j’ai cru entrevoir Jean Voibin, avec qui j’étais en bon terme. Par contre, entre mon frère et lui, il y a un froid certain. Jean a perdu sa femme, ses enfants, ses petits-enfants et son gendre parce que mon frère s’est obstiné, avec une bande de politicards, à bloquer un projet de déviation d’une route. Un automobiliste qui n’avait pas tenu compte de la limitation de vitesse dans l’agglomération a perdu le contrôle de son véhicule. Il en résulta le massacre de six piétons, écrasés contre un mur. La déviation a été réalisée, à cause, ou grâce à cette catastrophe dont la famille de Jean avait été victime. Cela, c’est ce que l’on dit officiellement, mais en réalité il y a la dessous un problème de gros sous ; vous devez, sans doute, vous souvenir de l’ancien premier ministre, Raymond d’Aureillhac, ou plutôt, Monsieur le comte, comme il aime à se faire appeler, bien que ce ne soit pas très républicain.

Oui… à votre façon de sourire, je constate que vous vous souvenez de ce personnage et de ses scandales qui eurent l’honneur d’être cités dans de nombreux organes de presse, surtout le Canard Enchaîné, Libération et le Monde. Là, c’est l’affaire des marchés de travaux publics qui concerne la suite de ma petite histoire.

Le comte, qui n’était plus ministre, mais qui avait et a toujours le bras long, était intervenu à maintes reprises pour faire obtenir des marchés à son gendre, dont celui de la déviation de Champy. Le pire, c’est que le comte est parvenu à faire retarder la réalisation du chantier jusqu’à ce que l’entreprise de son gendre soit prête à présenter sa candidature, qui, de toute façon était sûre d’obtenir le marché. Sans ce blocage, la déviation aurait été terminée depuis assez longtemps et le massacre de la famille de Jean aurait été évité. Voibin a porté plainte, non pas pour faire revenir les siens à la vie ou pour obtenir une indemnité mais surtout afin que ce genre de pratique, dont sa famille a été victime, ne se reproduise plus ; il a été débouté et presque attaqué en justice pour calomnie. J’étais, à ce moment, en désaccord avec mon frère ; j’ai tenté de le convaincre de ne pas pousser l’affaire plus loin, car Jean avait assez souffert. Finalement il n’a pas insisté, car il n’était pas seul ; sa bande d’enragés voulait se refaire une virginité politique. De son côté, Jean n’avait plus confiance en personne et surtout pas en la justice. Je me souviens, qu’à cette époque il m’avait dit, et il ne l’a pas dit qu’à moi seul :

‶Quand je pense ou j’écris le mot justice c’est avec un j minuscule, car la justice c’est comme l’air que tu respires : il est pollué! Et ça ne vaut pas plus qu’un pet de lapin ! Par contre je vais faire ma JUSTICE, en majuscules, et là, les guignols en robes ne pourront s’y opposer. ʺ

Je me souviens même, qu’avant de quitter la région, il était intervenu au cours d’un conseil municipal et avait menacé les gens qui avaient participé au refus du projet. Ce jour là, j’avais été désigné pour jouer le secrétaire (dans une petite commune, le garde-champêtre est mis à toutes les sauces) et, si je n’ai pas noté dans le compte rendu de la séance les paroles de Jean parce qu’elles n’émanaient pas d’un membre du conseil, je les ai gravées dans ma mémoire. Il a crié quelque chose comme : Bande de pourris, je vous jure que je vous aurai et je vais vous supprimer l’un après l’autre, il n’y a pas à avoir pitié des ordures que vous êtes ! ʺ Il est parti en claquant la porte. J’avoue que la séance a été vite bâclée après cela, et j’en ai vu, autour de la table, qui étaient plutôt livides ! Cela doit faire un peu plus de deux ans. Les personnes concernées n’en menèrent pas large jusqu’au jour où Jean, qui était boulanger, vendit son fonds de commerce et quitta Champy. Tout le monde pensait que ces menaces avaient été proférées sous le coup de la colère et qu’il n’y aurait pas de suite. Mais, je connais bien Jean : il n’a qu’une parole. J’espère que je me trompe, car si ce n’est pas le cas, il y encore une quinzaine de personnes qui sont menacées.

– Certes, c’est une piste, mais avec cela je ne peux pas aller bien loin. De plus, si vous avez raison, il serait désolant de ne pas avoir la possibilité de protéger ces gens. Mais si vous me dites que vous avez vu, ici, notre homme, peut-être est-il encore à Saint-Georges ?

– Cela m’étonnerait, quand il m’a semblé l’entrevoir, il sortait de la ville. Je vais tout de même vous le décrire et s’il est encore dans les parages vous pourrez peut-être le retrouver pour l’interroger. Il est aussi très possible qu’il se balade sous une fausse identité.

– Il serait intéressant d’avoir une photo de lui. Vous pourriez m’en procurer une ? Cela nous permettrait de savoir, en questionnant les hôteliers, s’il était dans nos murs, ou s’il l’est encore.

– Je dois avoir ça à Champy ; à la mairie on archive les journaux où il est question du village et comme il a participé à presque toutes les fêtes locales, on doit bien trouver une photo où il figure. Sinon je suis assez bien avec le photographe du journal régional, il doit bien avoir un cliché du boulanger dans un des numéros qui relatait l’accident arrivé à sa famille.

– Merci, Monsieur Grandin ; cela permettra, peut-être, d’éviter un massacre.

Jean quitta la gendarmerie après avoir échangé numéros de téléphone et de fax avec l’adjudant.

 

                                                                                        A suivre

 

 Retour au précédent chapitre                                  Retour au premier chapitre

Retour accueil                                                             Retour haut de page

Vous pouvez aussi le télécharger  en PDF