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13

 

Jean se réveilla. Il devait être six heures. Comme toujours sa montre le lui confirma. Il ne se leva pas tout de suite et se mit à réfléchir à la meilleure manière de supprimer ses deux prochains condamnés. Au cours de son précédent dîner, la veille au soir, il avait beaucoup pensé à la chasse et il s’était souvenu que, lorsqu’il avait surveillé les Garcin, cela devait faire à peu près un mois, il avait été amené à les suivre jusqu’en forêt de Saint-Trojan. Un soir, après le repas, Gilbert et Véronique étaient sortis seuls, à pied. Jean, qui les observait depuis sa voiture rangée assez près de leur maison afin de voir tout mouvement, mais assez loin pour ne pas se faire repérer, les avait suivis. Il remarqua que tous deux étaient en survêtement et que Gilbert tenait un sac de sport. Ils avaient d’abord marché le long du boulevard de la plage, puis avaient tourné en direction du centre du village, pour en ressortir un peu plus haut, à l’orée de la forêt d’où les rails du petit train de Saint-Trojan s’enfonçaient sous les pins pour rejoindre la plage de Maumusson.

Jean, par curiosité, avait utilisé quelques jours avant ce moyen de locomotion qui présentait l’attrait touristique de parcourir une magnifique pinède et de permettre d’accéder à une plage des plus agréables sans avoir à marcher péniblement sur un chemin sablonneux. Une petite locomotive diesel tirait sans hâte ses quatre wagons, des sortes de cages à barreaux rouges et verts, montées sur roues, chargées de vacanciers bruyants et joyeux qui auraient certainement apprécié que la longueur de cette petite ligne dépassât les six kilomètres cinq cents : le tour de l’île ne leur aurait pas déplu ! Jean trouvait que le verbe brinquebaler s’appliquait à merveille à ce joyeux tortillard et pendant le trajet il avait eu l’impression d’être revenu en arrière, au temps où il frottait le fond de ses culottes courtes sur les selles des chevaux de bois.

Mais à cette heure de la soirée le train n’était plus en service et le couple, toujours suivi par Jean, marchait entre les rails. Après quelques minutes de marche, Gilbert et Véronique quittèrent la voie ferrée pour s’enfoncer dans les fourrés. Jean se demanda ce qu’ils pouvaient bien aller faire à cette heure tardive au plus profond des bois. Puis il se souvint d’un racontar qui circulait dans Champy au sujet de ces deux là : ils auraient été surpris, certains beaux soirs de printemps et d’été, en train de faire l’amour, en plein milieu du petit bois de Champy ! On disait même que c’est parce qu’ils étaient devenus la risée du village qu’ils s’étaient fait muter en province.

Jean n’avait pas tellement cru à cette histoire, mais Philippe, le garde champêtre, lui avait raconté qu’un jour, ayant aperçu dans le café du pays un personnage spécialisé dans le braconnage, il avait été vérifier, le soir même, s’il n’y avait pas de piège dans le petit bois. Il n’en avait pas trouvé ; par contre, au milieu d’une clairière, il était tombé sur un spectacle surprenant. Philippe résumait la situation ainsi : « Le Gilbert, il était en train de se tringler la Véronique, ils faisaient ça à la levrette. J’ai été tellement surpris que j’en suis resté tout con ! J’aime mieux te dire que je me suis pas attardé. Le lendemain j’ai été leur remonter les bretelles à ces deux oiseaux. Il arrive que des gens aillent faire un petit tour en famille quand les soirées sont belles et ce que j’ai vu c’est pas un spectacle pour les mômes ! »

Le couple était maintenant arrivé à destination et Jean eut confirmation que ce commérage était basé sur une réalité ! Seulement ils ne firent pas ça à la levrette, mais dans une position qui relevait plus de la technique du judo que du Kama Soutra. Décidément, ces Garcin étaient des sportifs très souples !

Jean ne s’était pas attardé et sur le chemin du retour, puisqu’il n’avait plus personne à suivre, il regardait autour de lui. La lune éclairait suffisamment le paysage et il pouvait lire, sur le sol, la vie de ce lieu : là un chevreuil venait de traverser le sentier, ici une horde de sangliers passait souvent et il serait peut être temps de se hâter pour ne pas la croiser : comme lui disait son grand-père : « Les sangliers ne sont pas méchants, mais ils sont aussi stupides que certains militaires de carrière que j’ai connus dans ma jeunesse, si ça bouge ils chargent. »

L’évocation de cette soirée donna à Jean l’idée toute simple d’abattre les Garcin lors d’une prochaine sortie du même style. On pourrait, ainsi, penser à l’acte d’un voyeur sadique ou d’un braconnier surpris, et pendant que ces messieurs de la police cogiteraient, il aurait le temps de s’occuper du suivant de sa liste.

Il ne lui restait que peu de détails à mettre au point. Pour le fusil, c’était réglé car il l’avait démonté et rangé dans son quatre-quatre avec quelques cartouches de cinq qui seraient suffisantes pour son gros gibier. Cette arme, il n’avait pas envisagé de l’utiliser, mais il l’avait emportée dans sa voiture comme il l’avait fait pour certains objets auxquels il tenait et qui ne prenaient pas trop de place : ses pipes, bien qu’il ne fumât plus depuis longtemps, son premier appareil photo qui datait de sa première communion, un bonnet de marin qu’il avait porté pendant son service militaire, quelques photos, une dizaine de livres et autres bricoles qui le rattachaient au passé. Il avait acheté le fusil de chasse avec ses premières économies, il en était fier, c’était un Robust, de calibre douze, à deux canons juxtaposés et provenant de la Manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne. Il lui suffirait donc de le remonter, de le cacher dans un sac approprié et cela ferait l’affaire. Satisfait du résultat de ses réflexions, il se leva pour mettre en place son projet avant d’aller surveiller son gibier à poils, dans tous les sens du terme, pensa-t'il.

                                                                                    A suivre

 

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