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La petite fête se terminait ; il faisait déjà nuit. Véronique et ses amies rangeaient les couverts tandis que les hommes nettoyaient la place. Gilbert, à grandes pelletées de sable, rebouchait la tranchée qui avait servi de banc. Les coquilles de moules avaient été consciencieusement enfouies ainsi que les cendres des aiguilles de pins. Les détritus moins naturels, bouteilles, gobelets en plastique et assiettes en carton avaient été emballés dans des sacs qui seraient jetés dans la poubelle à l’entrée de la plage. Gilbert était fier d’avoir mis au pas ses amis : « on profite de la nature, mais on ne la pollue pas ! »

 

Déjà, des membres du petit groupe rejoignaient l’aire de stationnement.

 

– Vous nous excuserez, mais Gilbert et moi ne rentrons pas tout de suite avec vous, on va faire un petit tour en forêt, précisa Véronique.

– Tu veux dire que Gilbert va te faire le coup du satyre ! Lui rétorqua l’une de ses amies.

– Vous êtes vraiment masochistes, tous les deux, reprit un des garçons, avec ma femme on a essayé une fois de faire comme vous. Et bien j’aime mieux vous dire que les aiguilles de pins sur le cul et les couilles ça n’a rien de jouissif !

– T’en fais par pour nous, il faut souffrir quand on veut pousser l’écologie jusqu’au bout… même si on risque de se le blesser… le bout. Cette remarque exprimée par Gilbert provoqua un bruyant éclat de rire de la part de la joyeuse équipe.

 

Gilbert et Véronique s’éloignèrent main dans la main ; ils avaient laissé le soin à leurs amis de se charger de leur grand sac. Ils avaient hâte de se retrouver dans la petite clairière où ils se donnaient l’un à l’autre, en toute liberté, naturellement, loin du monde ; le seul risque encouru était d’être dérangé par des animaux ; cela s’était déjà produit une fois ; alors qu’ils étaient en pleine action, une horde de sangliers avait traversé la clairière. L’une des bêtes s’était approchée du couple enlacé à terre qui, par peur, avait cessé tous mouvements. L’animal avait reniflé les fesses de Gilbert qui n’en menait pas large, puis, constatant qu’il n’y avait rien d’inquiétant dans l’attitude de ces humains, était reparti, entraînant derrière lui le reste de la bande.

 

Jean, à moitié endormi, fut complètement réveillé par les rires provenant de la plage ; il reprit ses esprits. Le soleil avait fait place à une lune bien ronde et brillante comme une pièce de cinq francs suspendue dans un ciel clair. La mer scintillait tel un tapis de paillettes métalliques. Une lueur blanchâtre transformait la forêt en un lieu fantastique. Le festin devait être terminé car les participants commençaient à quitter les lieux ; les uns prenaient le chemin du retour ; les autres finissaient de nettoyer le terrain. Jean repéra les Garcin qui s’éloignaient du groupe. Ainsi, ils ne rentraient pas directement ; Jean se félicita intérieurement d’avoir eu le bon réflexe d’attendre ; le dénouement était proche.

 

Il les suivit, assez loin derrière, en s’efforçant d’être silencieux ; il n’y a rien de pire, pour se faire repérer, qu’une branche morte qui se brise sous un pied ! De toute façon il n’avait pas à se presser, il savait où ils se rendaient et, s’il les perdait de vue, il les retrouverait au moment crucial : les gémissements de Véronique et les rugissements de Gilbert lui permettraient de les localiser rapidement.

 

Maintenant le couple était arrivé à destination. Véronique étendit à terre la serviette de bain qu’elle avait emportée, tandis que Gilbert s’empressait de se déshabiller. Une fois complètement nu, il s’approcha de Véronique et commença à la dévêtir.

 

Entre temps, Jean s’était rapproché et n’était plus qu’à une vingtaine de pas du spectacle érotique. Dès qu’il estima que le moment était venu d’interrompre la séance, il s’avança, avec lenteur, en silence, le fusil relevé, l’index sur la détente, prêt à tirer si l’un d’eux tentait de fuir.

 

Ce fut Véronique, couchée sous un Gilbert en pleine action, qui l’aperçut, à deux pas de leurs pieds, les pointant de son arme. Elle hurla, Gilbert se retourna, cria, se leva brusquement en essayant de cacher son pénis qui, sous l’effet de la terreur, perdit en une fraction de seconde toute raideur pour pendre, flasque, vers le sol.

 

– On ne hurle pas ! Clama Jean, on se tait, on se lève aussi Véronique ! Et on reste sur place !

 

Véronique se releva, couvrit sa nudité avec la serviette de bain, alors que Gilbert, une main sur un sexe qui n’avait plus rien de glorieux, fixait Jean d’un air abruti.

 

– Sans la serviette, on dirait Adam et Eve, reprit Jean. Vous formez un beau couple. Ce que vous n’avez pas eu le temps de terminer était agréable à regarder. Mais je ne suis pas un voyeur, j’ai mieux à faire ! Ne bougez pas, ne dites rien, sinon je tire ! Voilà… maintenant que vous êtes plus calmes je vais vous indiquer la suite des réjouissances. Inutile de crier, Véronique, nous sommes en plein milieu de la forêt, vos amis, à cette heure ci, sont déjà chez eux et personne ne peut vous entendre. Je vais donc vous tuer…

– Tu ne vas par faire ça, Jean ! Tu ne peux pas ! Brailla Gilbert, on va entendre tes coups de fusil ! On viendra, tu seras arrêté et jugé…

– Oh ! Que si je vais le faire. Qui vous dit que je vais vous abattre comme des lapins ? Je peux aussi vous égorger, c’est silencieux. De toutes façons, nous sommes trop loin des habitations pour que le bruit des détonations y parvienne. Enfin il est possible que je sois arrêté et jugé, mais je ne risque pas la peine de mort, puisqu’elle a été supprimée ; je terminerai ma vie en prison, sans avoir de souci à me faire pour la retraite. Avant, écoutez moi bien ! Vous ne la vouliez pas cette déviation qui aurait traversé la petite forêt de Champy où vous aimiez, les soirs d’été, venir copuler. Vous avez même osé dire que certains arbres centenaires qui s’y trouvaient valaient plus que la vie d’êtres humains. Tu as eu un mot terrible à ce sujet, Véronique. Je te cite : « Ce n’est pas pour éviter deux ou trois morts par an qu’on se doit de détruire ces arbres séculaires. » Mais le pire est que vous serviez stupidement les intérêts du comte, et cela n’a que retardé la suite des événements car depuis plus d’un an elle existe cette déviation et il n’y a plus eu de morts sacrifiés sur l’autel de la sacro-sainte écologie alors qu’une grande partie de votre sylvestre baisodrome a été préservée. Vous allez être, comme l’a été votre petit copain et complice, Albert, immolés ; il faut bien compenser ces morts qui manquent ! Maintenant, faites vos prières et recommandez votre âme à Dieu… si vous en avez une !

 

Affolé, Gilbert tenta de fuir. Jean releva rapidement son fusil et tira, en pleine tête. Véronique hurla et se mit à courir. Elle n’alla pas loin et eut juste le temps d’entendre un nouveau coup de feu avant de s’écrouler sur le ventre ; de l’arrière de son crâne, du sang s’écoulait comme à travers les trous d’une passoire. Jean vérifia les deux corps ; la femme était morte, l’homme non, mais il perdait beaucoup de sang et ne tiendrait pas longtemps. Jean estima qu’il n’était pas indispensable de l’achever ; après tout, son petit-fils avait souffert pendant trois jours avant de mourir, et il n’allait pas avoir pitié de l’un des fautifs. Il cassa son fusil ; les deux cartouches utilisées s’éjectèrent ; il les ramassa, les mit dans une poche et prit le chemin du retour.

 

                                                                                             A suivre

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