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David Millet était satisfait : ce matin, il avait pu, comme presque tous les jours, garer sa voiture sans avoir à chercher une place trop longtemps. Bien sûr, il devait encore marcher à pied pendant une dizaine de minutes avant d’arriver à la gare, mais cela était moins pénible que la longue quête à la place disponible, qui peut être n’aurait pas été autorisée et l’aurait laissé toute une journée dans l’inquiétude de voir son pare-brise décoré d’un papillon l’invitant à payer une amende. Arrivé à la gare il alla prendre son journal ; comme toujours il y avait du monde ; il réussit à se faufiler dans cette masse grouillante pour, enfin, atteindre le présentoir où s’empilaient les quotidiens. Il y prit celui qui l’intéressait et réussi à se placer dans une file qui menait à l’une des caisses. Après avoir payé, il ne lui restait plus qu’à s’extraire de cette foule dont l’activité lui faisait penser inévitablement à celle d’une fourmilière dérangée par un événement extérieur. Comme des fourmis, des gens se précipitaient vers l’intérieur de la boutique, cherchaient quelque article, le trouvaient, communiquaient avec un ou plusieurs membres de la communauté et ressortaient. Pour aller où ? Jusqu’à présent David n’avait jamais poussé son observation plus loin lorsqu’il avait été amené à détruire, dans son jardin, ou dans sa maison, une envahissante colonie de ces laborieux insectes. En tout cas, lui, il savait où aller et il ne lui restait plus, pour l’instant, qu’à réussir à trouver une place confortable dans le train.

 

Enfin installé, contre la fenêtre dans le sens de la marche, dans un compartiment, pour l’instant presque vide, il s’accorda un moment de réflexion sur le début de cette matinée : une suite de réussite ! Il s’était réveillé de bonne humeur, sa femme aussi, il n’y avait pas eu de problème pour l’accès à la salle de bain ; son fils et sa fille ne s’étaient pas chamaillés pendant le petit- déjeuner ; sa voiture avait démarré sans réticence. Jusqu’à présent tout allait bien. Donc, il pouvait commencer à lire son journal en toute quiétude.

 

Le train avait déjà quitté le quai sans que David ne s’en fût aperçu ; il était plongé dans les nouvelles sportives, surtout celles concernant le football. Ce sport ne l’intéressait pas particuliè-rement, mais il se devait d’être informé pour ne pas passer pour un débile mental auprès de ses collègues : à notre époque, dans une entreprise sérieuse, il vaut mieux connaître le nom des joueurs d’une équipe, surtout celle sponsorisée par ladite entreprise, que de savoir bien faire son travail. Une erreur professionnelle et moins grave que de ne pas être capable d’expliquer comment tel joueur, lors de telle rencontre, a marqué un but !

 

Il parcourut les faits divers qui ressemblaient à ceux de la veille : toujours les mêmes histoires de jalousie se terminant par des coups de fusil ou de couteau ; toujours les mêmes vols à la tire ; toujours les mêmes accidents de la route. Par contre un titre attira son attention :

 

               UN CHASSEUR SADIQUE SUR L’ILE D’OLÉRON ?

 

Il connaissait assez bien cet endroit depuis que ses amis Garcin s’y étaient installés deux ans auparavant. Il y allait avec sa famille et séjournait chez eux pendant les vacances de Pâques, en contrepartie, ces derniers venaient chez lui pour les vacances de la Toussaint. Il continua sa lecture :

 

« Hier matin, Madame Garcin, maman de Gilbert Garcin s’est inquiétée de l’absence de son fils et de sa belle fille. Ces derniers auraient dû être de retour tard la veille au soir : ils étaient partis avec des amis pour pique-niquer sur la plage. Les amis, interrogés par Madame Garcin, confirmèrent qu’ils s’étaient séparés vers 23 heures. Gilbert et son épouse Véronique voulaient s’isoler dans les bois avant de rentrer chez eux. Et depuis, eux non plus n’avaient pas revu ces deux personnes. L’un des amis se rendit à la plage de Gatseau pour vérifier si les Garcin n’y étaient pas restés pour dormir à la belle étoile. Il ne les retrouva pas mais nota que leur voiture était toujours dans l’un des parkings. Affolée, Madame Garcin alerta la mairie de Saint-Trojan.

 

Dans le courant de la matinée, Monsieur Lambroso, en vacances dans sa résidence secondaire qui se situe à l’orée de la forêt, est allé signaler à la gendarmerie du Château qu’il avait entendu des coups de fusil en fin de soirée. Ce fait, anormal, puisque, non seulement la chasse est encore fermée, mais de plus il est interdit de chasser si tard, incita le gendarme qui avait noté la plainte à téléphoner à la mairie de Saint-Trojan pour s’informer si rien de particulier n’avait été constaté. La secrétaire de mairie lui signala l’absence de M. et Mme Garcin que l’on avait vus en dernier dans le secteur où les tirs de fusils avaient été entendus par Monsieur Lombroso. Les autorités, estimant qu’il pouvait y avoir une relation entre les deux faits, firent procéder à une battue.

 

Cette dernière se révéla malheureusement fructueuse. Deux corps, entièrement nus, furent découverts dans une clairière au plus profond de la forêt. L’homme et la femme avaient été abattus chacun d’un coup de fusil de chasse tiré en pleine tête. Les vêtements du couple furent retrouvés non loin des dépouilles. Mme Garcin et les amis de ses enfants reconnurent ces deux corps comme étant bien ceux de Véronique et Gilbert Garcin. Le médecin légiste a précisé que si Mme Garcin était morte sans souffrir, par contre son mari avait dû avoir une longue agonie. »

 

Au fur et à mesure qu’il lisait l’article, David changeait de visage. Lorsqu’il leva les yeux de son journal la femme qui était assise en face de lui se demanda s’il n’allait pas avoir un malaise. Il n’en fut rien, mais David venait de ressentir un sérieux ébranlement : ses amis avaient subi une mort atroce. Il s’efforça de lire la suite pour connaître le nom du meurtrier.

 

« Les plombs retrouvés dans les corps sont d’un calibre utilisé pour la chasse au gibier tel que sangliers ou chevreuils. Ces animaux assez nombreux dans cette forêt sont chassés pendant la période d’ouverture. Dans l’état actuel de l’enquête plusieurs hypothèses sont émises : ou bien M. et Mme Garcin ont été tués par un braconnier qui les aurait surpris, ou bien par un sadique qui les aurait forcés à se déshabiller avant de les tuer. »

 

Connaissant les goûts érotiques de ses amis, David pensa que la première hypothèse était la bonne. Il termina sa lecture qui ne lui apprit rien de plus sur le meurtre. Il n’arrivait pas à croire à ce fin tragique de Gilbert et Véronique ! Tués comme des lapins ! Aussitôt arrivé à son bureau il téléphonerait à sa femme pour lui annoncer la terrible nouvelle. Il ne put s’empêcher de penser à ses amis jusqu’à l’arrivée à la gare de l’Est. Il marcha péniblement du train au métro à travers la foule. L’image de la fourmilière lui revint à l’esprit et cela l’occupa pendant le désagréable parcours souterrain où, les voyageurs, serrés les uns contre les autres, secoués lors des changements d’allure, devaient se demander si notre civilisation était si civilisée que cela !

 

Alors qu’il montait les escaliers pour sortir de la station de métro il vit d’abord le ciel qui était d’un beau bleu, plutôt pastel, moins lumineux qu’à Oléron, puis le haut de l’immeuble où il travaillait. En haut, la terrasse et les locaux du Président, non loin, la fenêtre du bureau qui avait été, pendant de longues années, celui d’Albert Grandin. La salle où il travaillait, lui, David, était juste en dessous ; il ne faisait pas partie des huiles, mais il ne faisait pas non plus partie du menu fretin à qui étaient réservés les étages inférieurs. Il arriva, enfin, au niveau du trottoir, l’immeuble lui apparut dans son entier et brusquement il eut un éblouissement, il crut que sa tête allait éclater ; le rapprochement entre ce qui venait de se produire à Oléron et la vue de cet endroit où Albert avait travaillé lui communiqua une crainte terrible. Jean venait de commencer à mettre sa menace à exécution !

 

 

 

                                                                                            A suivre

 

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