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Si l’adjoint de Philippe avait hérité de l’agréable physique de sa mère et de la séduction de son père, il avait aussi hérité du nom de famille de son arrière grand-père paternel. Ce dernier, réfugié politique, avait fui, non pas le régime des bolcheviques, mais celui du dernier des tsars, peu avant la révolution russe ; il avait tellement apprécié la France qu’il y était resté, avait demandé sa naturalisation et y avait épousé une avenante briarde. Puis, en 1916, appelé en tant que Français à participer à ce massacre international appelé première Guerre Mondiale, il le fit sans rechigner estimant qu’il avait une dette envers ce pays qui l’avait accueilli.

 

Après sa démobilisation, il n’éprouva pas le désir de rentrer en Russie mais plutôt celui de continuer à repeupler, avec son épouse, sa nouvelle patrie ; ils avaient déjà deux filles mais désiraient avoir un garçon. Ils furent comblés par la naissance de deux fils. Les deux filles, dès qu’elles furent mariées, n’eurent plus à supporter leur patronyme, par contre, leurs deux fils et les descendants mâles de ceux-ci y furent obligés. C’est ainsi que dans le canton, et même un peu plus loin, il y a des Carabelstroïteloff. D’après ce que son grand-père lui avait expliqué, ce patronyme pouvait se traduire par fils du constructeur de navire et pouvait aussi bien s’interpréter comme fils de l’architecte naval, ou charpentier de marine. Si quelqu’un lui demandait la signification de ce long nom de famille, lorsqu’il voulait se faire passer pour un descendant d’intellectuels, le grand père donnait la première version mais utilisait la seconde quand il désirait passer pour un rejeton de travailleur manuel. Il résumait cette façon de procéder en expliquant qu’il est toujours utile, dans ce monde, de se mettre à la hauteur de son interlocuteur.

 

Donc, ce matin là, Antoine, Alexandre, Dimitri Carabelstroï-teloff, que tout le monde préférait appeler Tony, s’en alla prendre un café chez le père Augustin Caillaud qui tenait l’un des deux bistrots de Champy. Enfin, maintenant ce n’était plus lui qui était derrière le comptoir mais son fils, P’ti Caillaud : ce n’était pas le fait d’être âgé de cent cinq ans qui ne lui permettait pas, mais sa famille, son médecin et pratiquement tout Champy qui souhaitaient le voir battre le record de longévité. De ce fait il était cloîtré dans l’arrière boutique afin de lui éviter tout contact qui aurait pu être nocif.

 

Dès son entrée dans la salle, Tony constata une animation inhabituelle en cette période où il n’y avait pas eu de match de football important la veille, ni de discours politique à la télé. En écoutant la radio à son réveil il n’avait pas entendu que pendant la nuit les députés avaient profité des vacances proches pour voter une quelconque augmentation d’impôt ou autre loi impopulaire, comme ils en ont la mauvaise habitude. En conséquence l’agitation présente ne lui semblait pas justifiée. Lorsque P’ti Caillaud l’aperçu, il brandit un journal et s’écria tout excité :

 

– Hé ! Tony, viens voir et lis donc ça ! Tu n’en reviendras pas. Les Garcin ! Ils viennent de se faire trucider ! Tiens, lis ça ! Pendant ce temps je te prépare ton café.

 

Tony prit le journal et lu :

 

            UN CHASSEUR SADIQUE SUR L’ILE D’OLERON ?  

 

Hier matin, Madame Garcin, maman de Gilbert Garcin s’est inquiétée de l’absence de son fils et de sa belle-fille. Ces derniers auraient dû être de retour tard la veille au soir : ils étaient partis avec des amis pour pique-niquer sur la plage… »

 

Malgré le brouhaha environnant il réussit à lire ce qu’il avait sous ses yeux mais avait quelques difficultés à l’admettre. Gilbert et Véronique ! Tués d’une manière horrible ! Ce n’était pas croyable ! Il était maintenant dans le même état d’esprit que les autres consommateurs présents et se lança de son commentaire :

 

– C’est pas vrai tout ça ? Je n'en reviens pas ! Gilbert et Véronique ! Ah bas dis donc, ça me fait de la peine, je les aimais bien tous les deux, enfin, j’aimais surtout me foutre d’eux quand ils se mettaient à parler de leur connerie d’écologie.

– Cela fait tout bizarre un truc comme ça, reprit P’ti Caillaud.

– Quand t’auras mon âge, l’interrompit le Père Caillaud, qui avait réussi à se faufiler dans la salle du café en trompant la vigilance d’une de ses petites- filles, tu verras que t’auras pu grand-chose à voir. Je m’souviens, pendant l’été 1912, quand la Laure, la cadette du cousin Sostène elle s’est faite violée par des gars qu’on savait pas d’où qu’y venaient et qui l’ont égorgée après…

– Allez, grand-père, rentre à la maison, on la connaît ton histoire. Et puis y a trop de gens qui fument ici, c’est pas bon pour toi.

 

Le père Caillaud venait d’être freiné dans son irrésistible besoin de raconter ses souvenirs par l’un de ses petits-fils qui le ramena sans ménagement d’où il s’était échappé. Ce bain de foule l’avait tout de même étourdi car il n’était plus habitué à avoir tant de monde si bruyant autour de lui, il se laissa donc ramener au bercail, non sans maugréer contre ses gamins qui se permettaient de le brimer.

 

Le fait de voir ce vieillard de cent cinq ans se faire rabrouer par un môme d’une cinquantaine d’années amusa Tony. D’autant plus que ce patriarche avait un passé dont il pouvait être fier : en 1915 Augustin Caillaud s’était retrouvé dans les tranchées et avait accompli des actes de courage forcés, comme la majeure partie de ses compagnons. Par contre, c’est volontairement, qu’il avait été rechercher son sous-lieutenant, blessé au cours d’un sanglant assaut. Pour cela il avait dû se glisser sous les barbelés, ramper dans la boue, passer sur des cadavres quand il ne pouvait pas les contourner. Il réussit à rejoindre l’homme qui était toujours conscient, mais ne pouvait mouvoir ses jambes. Il ne restait plus qu’à suivre le chemin du retour. Il le fit à reculons, en tirant le blessé par les bras, et comme il ne pouvait pas ramper il s’agenouilla ; il était devenu une silhouette bien visible par les ennemis qui, au début s’empressèrent de tirer, puis, comprenant qu’il s’agissait d’un pauvre bougre qui essayait d’en sauver un autre, ils cessèrent le feu. Au fond d’eux-mêmes il restait un tant soi peu d’humanité, beaucoup plus que dans le cœur de ceux qui les contraignaient à se massacrer stupidement. Les quarante ou cinquante mètres qui les séparaient de la tranchée furent longs et pénibles à franchir. D’autant plus qu’à mi-parcours Augustin s’arrêta brusquement ; il avait senti une douleur fulgurante au mollet. Comme il était placé, face aux Allemands, ce ne pouvait être une balle ennemie. Il voulu continuer à reculer, la douleur augmenta. Il lâcha le blessé pour tâter sa jambe. Sa main rencontra un bout de métal poisseux et tiède qui s’enfonçait dans le muscle : il venait de s’embrocher sur une baïonnette qui dépassait d’un fusil enterré. Il se dégagea, récupéra le blessé et continua sa reculade.

 

Il fut félicité et décoré pour cet exploit : au risque de sa vie il avait sauvé un officier. Lorsqu’on lui demanda ce qui l’avait poussé à agir, il avait répondu que ce n’était pas l’officier qu’il avait voulu sauver, mais Monsieur le Comte Maurice d’Aureillhac, non seulement un pays mais aussi un membre d’une famille très respectée de la région : « Cela aurait été pour un simple poilu comme moi, j’aurais pas hésité non plus, mais pour un officier autre que Monsieur le Comte j’me serais pas bougé le cul, avait-il avoué en de nombreuses occasions. »

 

Le sauveur et le sauvé devinrent de très bons amis et eurent de nouveau à combattre l’ennemi dans le cadre de la résistance. Augustin trouva que cette guerre était tout de même plus propre et il aimait à dire : « en 14-18 on se battait dans la merde, cette fois ci on se bat presque en costume et cravate ! »

 

Tony sourit en pensant à cette répartie qu’il avait si souvent entendu. Mais bien vite la triste réalité vint assombrir ses pensées. Il but rapidement son café, paya et se précipita vers la mairie. En chemin il se souvint de ce que son chef, Philippe, lui avait dit au sujet de la présence de Jean à Saint-Georges-des-Sables lors du décès de son frère. Il se souvint aussi des habitudes érotiques des Garcin que Jean n’ignorait pas. Il était possible que Jean ait débuté son programme de vengeance. Bien qu’il n’approuvât pas cela, il pensa qu’à sa place il aurait peut-être agi de même. Il connaissait assez bien son cousin et avait constaté qu’ils étaient assez proches de caractère. Jean et lui avaient un ancêtre commun, son arrière grand-père Carabelstroïteloff était aussi le grand-père de Jean. Mais ce dernier avait eu la chance que ce fût son grand-père du côté maternel, ainsi il n’avait pas hérité de ce si long patronyme. Voibin était plus court, plus facile à retenir et surtout faisait gagner de temps lors du remplissage d’un questionnaire !

 

Un fait important surgit de la mémoire de Tony : quelques temps après la disparition accidentelle de toute sa famille, Jean lui avait donné son appartement de Paris. Il avait même fait enregistrer un testament où il le désignait comme seul héritier des biens qui resteraient après son décès. Au départ, Tony avait refusé, mais Jean avait tellement insisté et fournit d’arguments convaincants qu’il avait finit par accepter. D’abords, Jean lui avait expliqué qu’il préférait préparer sa succession maintenant : il avait eu la preuve, avec la disparition de son épouse, ses enfants et petits-enfants, qu’il n’y avait pas d’âge pour mourir. Quant à l’appartement, il allait être libre, Jean voulant s’installer dans une région plus ensoleillée. De plus, un seul légataire serait plus avantagé que si le partage concernait les nombreux cousins et cousines qui lui restaient : après le passage du fisc ils ne toucheraient qu’une poignée de cerises ! Enfin et surtout, Tony était son petit cousin préféré : Jean avait peu de rapport avec le reste de la famille.

 

De même, Jean avait réglé toutes les dépenses entraînées par cette donation ; il avait prétexté qu’il avait pu et su économiser assez pour palier l’insuffisance de la petite retraite d’artisan qu’il allait percevoir. Tony se souvint de la réflexion de Jean à ce sujet : « Ce ne sont pas les frais de donation qui me mettront sur la paille. » A ce moment, Tony avait seulement compris que ces frais ne ruineraient pas son cousin. Mais, maintenant, il comprenait à quelle paille Jean faisait allusion : celle du cachot !

 

Tony se retrouva devant la mairie en même temps que madame Brisquet, qui, comme presque tous les jours, cherchait ses clés dans son sac à main pour ouvrir la porte.

                                                                                              A suivre

 

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