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Jean avait pris la décision de ne pas quitter l’île d’Oléron aussitôt après l’exécution de Véronique et Gilbert ; en effet, actuellement rien ne permettait de faire un rapprochement entre les deux événements dont il était l’auteur. Seule une présomption de rapport pourrait être établie, mais sans aucune preuve pour l’étayer. Donc il estima n’avoir aucune raison de quitter ce lieu agréable. De plus, il ne se sentait pas coupable, n’avait aucun remords et en conséquence n’avait pas à se punir. Bien au contraire, il se réjouissait des résultats positifs qu’il venait d’enregistrer. Il se félicitait même et estimait qu’il se devait une récompense qui serait de jouer au touriste pendant deux ou trois jours ! Il visiterait l’île, mais toutefois éviterait Saint-Trojan-Les-Bains : cela aurait été trop stupide de tomber nez à nez avec l’un des enfants Garcin ou leur grand-mère. Par contre ces derniers devaient être, maintenant, peu enclins à aller se promener.

 

Et puis, aussi, il devait arrêter de trop penser à la suite des opérations ; une pause lui serait bénéfique. Quand il lui arrivait de jouer aux échecs, il réfléchissait rapidement et n’aimait pas cogiter pendant de longues minutes à ce qui se passerait lorsqu’il déplacerait une pièce ; il jouait en estimant ce que pourrait faire l’adversaire dans les deux ou trois coups à venir ; il n’aimait pas que cela traînât en longueur. Il se souvenait d’interminables parties jouées avec un camarade qui mettait un temps infini avant de se décider à bouger une pièce. Cela se passait sur le navire à bord duquel il avait été affecté pendant son service militaire, Certes, ce camarade gagnait à tous les coups, mais était-ce grâce à sa tactique ou à l’usure de ses adversaires fatigués d’avoir attendu quelquefois plus d’une demi-heure avant qu’il eût pris une décision ?

 

Certains acceptèrent de continuer à jouer avec lui dans la mesure où le temps entre chaque coup serait limité. A partir de ce moment il gagna moins souvent ; il expliqua que le jeu d’échecs représentait notre vie et la façon de la mener ; lui limiter le temps de réflexion était aller à l’encontre de sa liberté. Jean lui avait rétorqué que dans certains cas les événements ne nous laissaient pas le temps de s’éterniser en calculs et que, si les échecs étaient une image de la vie, il fallait accepter et faire face à toutes les contraintes extérieures.

 

Il eut l’occasion de le lui prouver, un soir de mauvaise mer, alors qu’ils naviguaient dans le golf du Lion, un coin de la Méditerranée connue pour ses fortes tempêtes. Le navire, un transport de chalands de débarquement pourtant de bonne taille, tanguait et roulait fortement, souvent de manière imprévisible, comme une vulgaire barque. Tous deux avaient commencé une partie. Ils étaient face à face, assis chacun sur un banc à l’un des bouts d’une des longues tables du poste d’équipage. Le dessus des tables des postes d’officiers étaient aménagés en prévision des mouvements du bateau : ils étaient percés de trous permettant la pose de petits taquets en bois afin de bloquer les objets ; par contre, ceux des tables dans les postes des matelots et quartiers maîtres étaient lisses. Certains matelots affirmaient que cela était dû au fait que la vaisselle des officiers était fragile (assiettes en faïence pour les sous officiers, en porcelaine pour les officiers !), alors que celle du petit personnel de l’équipage ne risquait rien : quarts et assiettes étant métalliques.

 

Donc, Jean et son camarade jouaient. Heureusement que la table et les bancs étaient fixés au sol car à l’extérieur la mer était coléreuse et secouait le bâtiment avec vigueur ; ils étaient obligés de tenir l’échiquier. A un certain moment la proue du navire se releva fortement, puis resta comme en suspens pendant un temps très court, peut être une seconde et demie, qui parut être une éternité pour tout l’équipage. Chacun dut se retenir, qui, pour ne pas glisser sur son siège ou tomber en arrière, qui, pour ne pas s’écraser sur une cloison s’il était debout, qui, pour ne pas tomber de sa couchette s’il essayait de se reposer. Jean s’agrippa au bord de la table d’une main et au banc de l’autre ; son camarade en fit autant ; l’échiquier, libéré, glissa d’une extrémité de la table à l’autre. Puis le navire piqua du nez ; sa proue, qui était pratiquement hors de l’eau, replongea brutalement. Sur la table, le sens de la descente étant inversé, l’échiquier s’en retourna vers son point de départ, qu’il dépassa même, pour se retrouver à terre où les pièces du jeu s’éparpillèrent. La partie était terminée ; il n’était plus question de refaire le jeu car personne n’avait en mémoire la disposition exacte des pièces ; de plus la tempête, qui s’amplifiait, secouait de plus belle l’embarcation. Il ne restait plus qu’à aller se coucher pour essayer de dormir. Mais avant, Jean fit remarquer à son camarade que leur partie avait été interrompue par un événement extérieur qui ne dépendait pas de leur volonté et qu’ils n’avaient pas prévu ; ce qui faisait qu’il n’y avait ni perdant, ni gagnant ; cela sans entrave de liberté par autrui. Par contre, il était nécessaire de recommencer une autre partie, à un autre moment.

 

Jean avait remarqué, au cours de son existence, que sa vie était à l’image de cette partie d’échecs interrompue d’une manière inattendue ; lorsqu’il avait un projet en tête et qu’il le préparait avec méthode, bien souvent, un événement extérieur imprévisible le contraignait à agir de toute autre manière qu’il avait prévue. Cela pouvait être négatif comme positif et modifiait complètement le cours de sa vie. Il avait tiré de cette constatation une philosophie qui se résumait par cette formule lapidaire : « on verra ! » Cela n’avait rien changé dans sa façon d’agir ; il n’avait pas perdu son esprit d’initiative et il pensait même que cela ajoutait un certain piment à sa vie. Il connaissait des gens qui définissaient leur avenir par avance, ils parlaient de profil de carrière dans l’entreprise qui les employait et d’objectifs dans leur vie personnelle. Jean n’avait jamais réussi à savoir si leurs plans aboutissaient, car, s’ils subissaient des revers, ils n’en parlaient pas ou expliquaient qu’ils étaient inscrits dans les risques de leurs prévisions. En tout cas, Jean, lui, prévoyait en se disant qu’il y aurait bien un incident qui bouleverserait son existence et il concluait toujours par un « on verra ! » chargé de sens.

 

En ce moment, il avait un but, celui de supprimer trois autres auteurs de sa vie présente. Il avait déjà effectué la moitié du chemin et cela avec une facilité déconcertante. Ses plans prévus à l’origine n’avaient pas été suivis. Mais le résultat était là : on avait vu !

 

David Millet serait le plus facile à frapper ; André Jacques Trestart serait plus difficile à supprimer, d’abord parce qu’en tant que notable il était souvent entouré de monde, ensuite, les précédentes exécutions n’allaient pas passer inaperçues et le rend-raient vigilant ; enfin monsieur le comte Raymond d’Aureillhac serait, lui aussi, pour les mêmes raisons très difficile à atteindre. En outre, cet ancien premier ministre était encore plus entouré qu'André-Jacques Trestart et avait même, dans certaines occasions, un garde du corps personnel, payé par l’État. Jean se demandait pourquoi l’État se devait de fournir un garde du corps à ce personnage. Il avait été Ministre des finances, puis, quelques mois après Premier ministre et pendant son règne avait fait peu de cas du peuple, qu’il considérait comme une bande de manants : il avait été impopulaire et comme la plupart des Premiers ministres, qu’ils fussent de gauche ou de droite, il avait participé à l’épanouissement d’un profond pessimisme chez les Français, voire à un découragement et à un doute certain sur l’utilité et la valeur des hommes politiques. Philippe, le garde-champêtre, aimait citer un proverbe : « les cadres, c’est comme les étagères, plus c’est haut, moins ça sert ! » Ceci s’appliquait parfaitement à monsieur le comte.

 

Jean avait décidé de s’occuper du plus facile des cas. Il avait remarqué que David garait souvent sa voiture sur une place qui surplombait le canal de l’Ourcq d’une bonne hauteur, au moins celle d’un immeuble de six étages. Il ne lui restait plus qu’à trouver le moyen de trafiquer la voiture de David afin qu’elle empruntât la direction du vide, plutôt que celle de la rue longeant le parking. Avec un peu de chance, en arrivant en bas de la descente, le véhicule exploserait en entraînant David dans l’au-delà. A priori ce plan semblait très simple, mais ne satisfaisait pas entièrement Jean : il aurait apprécié que David sût par qui il allait être tué et pourquoi il allait trépasser ; par ailleurs Jean ne savait pas trop comment bricoler la voiture et surtout il ignorait si elle allait brûler lors de l’accident. Jean avait constaté, au cinéma comme à la télévision, que tout véhicule heurté plus ou moins violemment s’empressait de s’enflammer et d’exploser avec une intensité proportionnelle au budget du film !

 

Qu’en était-il en réalité ? « On verra, se dit Jean. »

 

 

                                                                                               A suivre

 

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