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De retour à Paris, Jean avait retrouvé avec satisfaction son appartement, ou plutôt, depuis quelques semaines maintenant l’appartement de son cousin Tony. Il savait qu’il n’y séjournerait plus pour longtemps et sans doute pour la dernière fois. Il ne lui était pas difficile de prévoir son avenir, avec une très faible marge d’erreur. En fait, il n’y avait que trois éventualités : il était arrêté, il était tué ou il était obligé de s’enfuir. Dans le premier cas, il serait mis en prison, où, après jugement il y finirait ses jours. Cela ne l’inquiétait pas, car il n’aurait plus à se soucier de sa retraite, n’aurait plus de déclaration de revenus à remplir, aurait le temps de lire, d’écouter de la musique, de regarder la télévision. Enfin, c’est ce qu’il imaginait, mais était-ce réel ? Être tué ne l’inquiétait pas non plus : pour lui la mort n’était qu’un événement naturel, comme la naissance. Retrouverait-il ceux qu’il avait aimés sur cette terre ? Dieu lui donnerait-il les réponses à toutes les questions qu’il s’était posées sur la Vie ? Et s’il devait fuir, peut-être retrouverait-il ce parfum d’aventure qu’il vivait depuis quelques mois et lui permettait de ne plus trop penser au drame qu’il avait vécu. On verra !

 

Il avait tout de même pris le maximum de précaution pour continuer à vivre s’il n’était ni arrêté, ni tué : ce serait sous une autre identité et sous une autre apparence. Mais il ne pourrait jamais plus revenir dans ces lieux, quelle que soit la suite. En conséquence, il était satisfait d’avoir transmis l’appartement à son cousin, cet appartement qui lui avait été légué par sa marraine, cousine Hélène.

 

Cette vieille fille était restée fidèle à son amour, son grand amour qui avait été tué en 1917. Il avait été mobilisé dans un régiment qui monta de nombreuses fois au combat pour conquérir une colline du côté de Verdun. La colline fut conquise mainte fois, puis reprise par l’ennemi autant de fois. Ce jeu stupide, appelé stratégie par les militaires, les vrais, les durs, les purs, c’est à dire ceux qui donnent les ordres en suivant les opérations sur une carte d’état-major, bien abrités dans un château réquisitionné assez loin du front, ce jeu stupide, donc, finit par lasser les hommes de troupe et les officiers subalternes qui affichèrent leur mécontentement. Cela était, pour l’état-major, une mutinerie ; il était inadmissible, sous prétexte de pertes énormes en vies humaines lors de ces assauts inutiles, qu’un groupe de poilus se rebellât. Ils furent une vingtaine à servir d’exemple afin d’éviter qu’aucun autre régiment ne contestât les ordres. Le grand amour de cousine Hélène était du nombre. Il tomba, tué par des balles françaises. Elles furent tirées par ses camarades qui faisaient parti d’un peloton d’exécution peu fier d’être obligé d’obéir.

 

Les Allemands durent se réjouir de voir diminuer une certaine quantité d’ennemis sans qu’ils aient à tirer un seul coup de fusil. Mais la bêtise n’ayant pas de frontière, il est fort possible qu’ils aient agi de même envers certains de leurs troupiers lassés de cet incessant va-et-vient aussi inutile que meurtrier entre deux tranchées.

 

Cousine Hélène, pour oublier ce malheur, travailla dur. Elle ne désirait plus se marier, ni avoir d’enfants, surtout si, après les avoirs élevés, il fallait les envoyer se faire exterminer sur un champ de bataille ! Elle reporta son affection sur sa famille et en particulier sur sa cousine Raymonde. Elle fut témoin à son mariage. Elle accepta avec joie le rôle de marraine de Jean, premier et seul enfant de Raymonde. Elle était de toutes les fêtes, de toutes les peines. Elle n’avait pas eu d’enfant, et en était contente, surtout lorsque débuta la Seconde Guerre mondiale : ses filles et ses garçons, si elle en avait eu, auraient subi le même sort qu’elle et son fiancé. C’est ce qu’elle imaginait, considérant que l’Histoire est un éternel recommencement : les garçons auraient eu l’âge d’aller se faire massacrer ; et ses filles auraient été de jeunes veuves. Cette pensée lui était insupportable.

 

Elle espérait que Jean, né au tout début de ce nouvel aléa de l’Histoire, aurait un avenir plus réjouissant. Heureusement, ses parents n’eurent pas trop à souffrir de l’occupation ; son père et sa mère continuèrent à tenir leur boulangerie ; ils participèrent à la résistance dans la mesure de leurs moyens et purent accueillir avec joie et fierté une Libération à laquelle ils avaient pris part. L’espoir de cousine Hélène n’était pas trop déçu : certes, Jean avait été obligé de participer à sa guerre, qui d’après les autorités n’en était pas une ! Il eu la chance se servir dans la Marine Nationale et n’eut pas à subir l’épreuve du feu. Du moins, c’est ce que son filleul lui racontait pour la rassurer. En réalité, il en était tout autrement : un de ses camarades avait été tué lors d’une garde de nuit dans le port d’Arzew, deux autres lors d’une patrouille à Oran. Ils avaient été abattus par le F.L.N., après le cessez-le-feu du 19 mars ! Jean aurait pu être à la place de l’un de ses copains. Son navire n’était pas toujours en pleine mer, loin du risque, il faisait aussi escale ; si c’était dans un port, tel que Toulon, Dakar ou Casablanca la descente à terre ressemblait à une promenade touristique ; mais il n’en était pas de même lors des escales à Mers El-Kébir, Alger ou Bougie. Dans ces endroits, les membres de l’équipage jouaient aux touristes lorsqu’ils étaient permissionnaires et aux petits soldats lorsque leur navire était de service. Jean n’avait pas voulu inquiéter sa marraine par des récits de gardes ou de patrouilles dans ces milieux hostiles.

 

De toute façon, cousine Hélène ne comprenait rien à la politique. Il faut dire que les hommes politiques, par leurs agissements, ne font rien pour être compris. En 1940, elle avait vu le héros de la première guerre mondial, le sauveur de la France, un homme qu’elle avait admiré, livrer son pays aux occupants. Quelques années plus tard elle l’avait vu être jugé comme un traître à sa patrie. Alors, qu’en fait, pour elle, il s’était sacrifié et laissé humilier pour sauver ses concitoyens. Il fallait un Judas, il avait accepté ce rôle ! Elle avait vu le héros de la deuxième guerre mondiale, le second sauveur de la France qu’elle avait aussi admiré, affirmer que l’Algérie était et resterait française, puis retourner sa veste ; autant avait-il réprouvé et condamné ceux qui étaient pour l’indépendance de ce territoire, autant, ensuite il réprouva et condamna ceux qui était contre cette indépendance. Mais lui, il n’avait pas été jugé. Pourtant, pensait cousine Hélène, Pétain et de Gaulle avaient suivi le même parcours.

 

Ce qui la choquait le plus était que son second héros s’était mal comporté envers son premier héros. Mais cousine Hélène ne comprenait rien à la politique.

 

Elle eut le bonheur de voir revenir son filleul vivant. Elle continua de le choyer comme s’il avait été son fils jusqu’au jour où elle s’en alla rejoindre son grand amour. Un matin, alors qu’elle séjournait à Champy, chez Jean, elle ne se réveilla pas. On la savait cardiaque et très fragile depuis qu’elle avait dépassé les quatre vingt cinq ans et l’on pensa qu’elle s’était arrangée pour venir mourir à Champy, près des siens et surtout du cimetière où elle tenait à être inhumée.

 

Quant à Jean, il regretta cette merveilleuse marraine qui lui avait fait connaître Paris quand il était jeune ; elle l’avait traîné partout, son filleul, du cinéma de quartier à l’Opéra, du musée Grévin au musée du Louvres. Et si Jean était assez cultivé, il le lui devait : elle lui avait appris à aimer la lecture, la musique, la danse et à savoir apprécier la peinture, la sculpture, enfin tout ce qui est Art, classique, ou moderne. « Vous savez, disait-elle à ceux qui critiquaient les nouveautés, le classique, ce n’est que du moderne qui a vieilli, et bien vieilli ; et le moderne, quand il est bon, deviendra du classique.» Cette femme, qui avait débuté comme petite main dans une maison de couture, était devenue assistante d’un grand couturier qui disait d’elle : « Mademoiselle Hélène, ma chère et indispensable Hélène, qui a commencé au bas de l’échelle, connaît non seulement toutes les ficelles du métier, mais elle en connaît aussi tous les fils ! » Cette boutade, semblant sortir directement de l’Almanach Vermot, sous-entendait un fait important pour ce créateur :

 

Mademoiselle Hélène étaient réellement son assistante et sa conseillère ; tous deux s’entendaient à merveille. Il lui arrivait même de dire que s’il n’avait pas été homosexuel, il l’aurait demandée en mariage. Ainsi, grâce à son patron, elle, qui avait beaucoup souffert dans sa jeunesse, avait pu enrichir son esprit, était devenue une dame cultivée, au goût juste et qui savait apprécier les beautés de ce monde tout en sachant combien il pouvait être horrible sous l’impulsion de fous avides de puissance.

 

Jean était donc de retour dans cet appartement qu’il aimait bien et où il avait tant de souvenirs. Pendant longtemps il avait été sa résidence secondaire, et cela lui avait permis de pouvoir faire visiter Paris à son épouse et aux enfants ; sa fille aînée y avait habité au début de son mariage ; sa fille cadette y avait vécu deux ans pendant ses études.

 

Mais Jean se dit qu’il était inutile de ressasser tout cela. Il était temps de revenir à la triste réalité. D’abord, il irait revendre sa voiture ; dans la région parisienne elle est plus encombrante qu’indispensable, surtout depuis la création de cette merveille au niveau des transports : la carte orange. Cette carte, accompagnée de son coupon, hebdomadaire ou mensuel, vous permet, pour un prix relativement réduit, de parcourir, de long en large, par tous les moyens de transports publics existants, autant de fois que vous le voulez toutes les zones que vous avez choisies lors de l’achat du dit coupon. Donc, pas de problème de stationnement, d’embouteillage, voire de péage, mais un défaut tout de même : les agents de la SNCF, de la RATP et du R.E.R. ont une tendance à se mettre en grève pour un tas de motifs, tous aussi valables les uns que les autres, mais désagréables pour les usagers. Jean se disait que les conflits sociaux seraient plus rapidement réglés si les grévistes allaient tout simplement botter le cul des hauts dirigeants de ces entreprises. Ou plus efficace : un ministre des transport attaché derrière un train qui roule, même lentement, trouve rapidement des solutions ! Ces deux pensées amusaient Jean et il aimait, lorsqu’il parlait de ce genre de problème avec certains interlocuteurs, voir leur tête après leur avoir sorti cette théorie.

 

Jean, de nouveau, se dit que son esprit s’égarait et qu’il devait revenir à la réalité. Donc il repensa à son programme : répondre à trois ou quatre lettres en attente, régler quelques factures, passer à la poste, vendre le quatre-quatre, passer à sa banque pour régler certains détails, acheter un coupon de carte orange, aller faire un tour à la bibliothèque du Centre Pompidou, flâner dans Paris tout en réfléchissant à la mise en place de la suite des opérations. Il avait du pain sur la planche !

 

                                                                                               A suivre

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