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Un des grands principes de l’abbé Riollon était que Dieu avait créé les belles et bonnes choses pour qu’elles fussent appréciées, sinon à quoi serviraient Ses œuvres ? Et c’était aussi une façon de prier que de Lui rendre grâce en appréciant Ses bienfaits. Parmi ceux-ci il y avait les aliments, et si l’abbé Riollon mangeait c’était pour se nourrir, certes, mais pas de n’importe quoi, préparé n’importe comment. Ce soir il s’était cuisiné une omelette aux fines herbes et aux pommes de terre. C’était un plat simple, mais tellement délicieux, car l’abbé l’avait préparé aussi soigneuse-ment qu’il préparait l’Eucharistie lors de la messe. Il avait terminé par un morceau de vieux brie, bien sec, bien noir, au goût assez fort qu’il avait accompagné d’un demi verre de vin de pays. Ce fromage et cette boisson s’accordaient bien et présentaient l’avantage de ne pas être onéreux ; la bourse d’un curé de campagne n’est pas celle d’un prélat !

 

Maintenant il ne lui restait plus qu’à laver son couvert en attendant la venue de ses visiteurs. Tout en faisant cette tâche ménagère, il pensait aux gens qui allaient lui rendre visite, ou plutôt, qui allaient se réunir ce soir, dans sa cure, pour débattre de l’éventuelle réalité de la vengeance du boulanger Jean Voibin. L’abbé connaissait assez bien tous les protagonistes de cette triste affaire ; ils étaient tous catholiques, plus ou moins pratiquants ; il leur avait fait faire leur première communion, les avait mariés et avait baptisé leurs enfants. Le plus triste, dans tout cela, avait été les obsèques des membres de la famille du boulanger, car si son épouse, ses deux filles, son gendre et ses deux petits-enfants avaient été victimes du terrible accident de la rue de la République, ils n’étaient pas décédés ensemble. La petite-fille du boulanger avait été tuée sur le coup ainsi que son père ; le petit-fils mourut deux ou trois jours après, quelques heures avant sa mère, puis le samedi suivant la fille aînée de Jean décéda ; la femme de Jean sortit du coma le dimanche, mais elle était trop faible pour résister et, elle aussi, quitta ce monde. Jean avait donc subi un terrible supplice pendant presque une semaine.

 

Bien souvent, lors de décès dus à des accidents ou des maladies frappant des êtres encore jeunes, leurs parents et amis reprochent à Dieu ces morts prématurées. Jean, lui, ne fit aucun reproche à Dieu, il accusa seulement ceux qui avaient empêché la construction de la déviation d’être cause de ce massacre. Jean, s’il était croyant, n’était pas un pratiquant assidu. Il avait expliqué à l’abbé qu’il croyait en Dieu, mais que les religions n’étaient que créations de l’Homme, que pour lui l’Église Catholique et Romaine n’était qu’une secte qui avait mieux réussi que les autres, que s’il avait été élevé dans le Bouddhisme cela n’aurait rien changé à sa façon de vivre. Par contre, avait-il précisé, il estimait et même admirait ceux, qui comme l’abbé, entrent en religion, quelle que soit cette religion, et servent aussi bien Dieu que les Hommes. Un jour, il avait aussi expliqué qu’il ne croyait ni à l’Enfer ni aux mauvais démons. Il partait d’un principe très simple, ce genre de principe qui, il n’y a pas encore si longtemps, menait à l’excommunication, et à une époque encore plus ancienne, entre les mains de l’inquisition. Jean partait donc d’un principe très simple qui est que Dieu est le Tout Puissant et Unique Créateur, Il est la Perfection et, en conséquence, ne peut avoir crée le mal ; s’il en est ainsi, Il ne peut pas jeter en Enfer un être qu’Il a créé. Bien sûr, tout serait trop facile si partant de ce principe l’Homme pouvait transgresser les interdits sans risque de punition et Jean pensait que la punition devait être l’éternel regret des fautes commises. En fait le pécheur était promis au Paradis éternel, mais un Paradis pas aussi édénique que cela ! Le respect des Dix Commandements était la meilleure méthode pour accéder au vrai Paradis. Bien sûr l’abbé était en désaccord très net avec son paroissien ; il n’avait pas réussi à le convaincre qu’il tenait des propos blasphématoires et même hérétiques, mais constatant que cela ne le menait pas sur le chemin du mal, il n’avait plus abordé le sujet par la suite.

 

Ce n’est pas avec toutes ses ouailles qu’il avait ces conversations où philosophie et théologie s’entre-mêlaient. De toute façon il préférait ce genre de personnage, qui croit en Dieu, respecte son prochain, est charitable quand il le faut, évite de faire du mal à autrui, enfin agit en chrétien, même s’il n’assiste que rarement, sinon jamais, aux offices religieux.

 

Cela lui fit penser aux deux supposées prochaines cibles de Jean : monsieur le comte et monsieur le maires, de sérieux pratiquants, en apparence. S’ils se montraient à l’église et s’ils étaient charitables c’était avec ostentation. Lorsqu’ils se confessaient c’était pour se laver de fautes qu’ils s’empressaient de commettre, de nouveau, aussitôt après l’absolution. En fait ils utilisaient ce sacrement comme une douche de l’âme : une fois propre, on peut recommencer à se salir, sans craindre Dieu, puisque après s’être souillé on peut reprendre une douche. Leur sens moral s’arrêtait là !

 

On frappa à la porte d’entrée. L’abbé retira le tablier qu’il avait autour de la taille, posa son torchon et alla ouvrir. Ses premiers visiteurs étaient David Millet, Philippe et Tony ; tandis qu’il les faisait entrer, monsieur le comte et monsieur le maire arrivèrent aussi. Après les civilités, il fit asseoir tout son monde dans le salon. Comme il avait de bonnes manières, il proposa de servir un alcool. Tous s’empressèrent d’accepter : ils savaient que la goutte du curé était une eau-de-vie de mirabelles donné à l’abbé par la famille Caillaud. Le vieux Caillaud et P’ti Caillaud avaient le droit de faire distiller, sans taxe, les fruits de leur verger jusqu’à leur mort, alors ils en profitaient, mais comme ils n’avaient pas le droit de vendre cette production, ils en offraient à leurs amis et à ceux qu’ils estimaient.

 

Le curé sortit les verres et le carafon d’un vieux buffet Henri IV qu’il devait tenir de son arrière grand-mère. Puis il remplit cérémonieusement le verre qu’il avait posé devant chaque personne présente, sans s’oublier. Aussi cérémonieusement, chacun prit son verre, le sentit et but un gorgeon de cette merveille. « Je ne suis pas venu pour rien.», pensa David Millet qui ne faisait pas parti des amis de la famille Caillaud et n’avait donc jamais eu l’occasion de savourer cette fameuse goutte dont il avait entendu parler. Il était venu à cette réunion par simple politesse ; il ne croyait pas à l’histoire de la vengeance du boulanger. Ou, plutôt, il préférait ne pas y croire : il avait peur de la vérité.

 

Philippe prit la parole :

 

– Messieurs, ce n’est pas pour le plaisir de boire cet agréable breuvage que nous sommes ici. Comme vous le savez, mon frère Albert, Gilbert et Véronique Garcin ont été tués. En ce qui concerne mon frère, on peut penser à un accident. Par contre les deux autres ont bien été assassinés…

My dear Grandin, dit le comte en ne laissant pas Philippe terminer sa phrase, d’après ce que j’ai compris lorsque vous m’avez demandé de venir à ce briefing, il y aurait un lien entre ces morts et notre ancien boulanger. Vous êtes very funny ! Voibin n’a pas le look d’un serial killer, vous êtes out, ou plutôt vous nous scénarisez un thriller et…

– Monsieur, l’interrompit Philippe, laisser moi continuer. J’ai des raisons de penser que vous devriez vous inquiéter, les voici, d’abord…

 

De nouveau le comte lui coupa la parole :

 

– Arrêtez de vous comporter en shérif, Grandin, contentez vous de coacher votre adjoint au lieu d’essayer de jouer au manager avec nous. S’il y a un leader, ici, c’est moi !

 

Philippe se permit de reprendre le comte aussi grossièrement que celui ci l’avait interrompu :

 

– D’abord, quelqu’un veut-il une traduction des paroles de notre gentleman farmer… si vous n’avez pas tout saisi ?

– Non, répondirent aussi bien ceux qui avaient compris en entier, que ceux qui n’avaient compris que la moitié et que ceux qui n’avaient rien compris à ce franglais.

 

C’était une habitude du comte d’utiliser un maximum de mots anglais, il aimait faire comprendre que, s’il était énarque, il avait aussi étudié et aux États Unis et en Grande Bretagne. Bien souvent il en devenait incompréhensible, mais comme ce qu’il disait n’offrait aucun intérêt ce n’était pas gênant.

 

– Je pense que vous affabulez, mon cher Philippe, dit le maire.

– Allons, Grandin, keep cool, reprit le comte.

– Oui, c’est vrai, vous nous faites perdre notre temps, affirma Millet. Mais puisque nous sommes là, allez y, expliquez nous ça.

– Bon, je continue, dit Philippe, mais d’abord sachez une chose, Messieurs, il y a ici trois personnes qui ne sont pas concernées par ce qui nous amène ici ; Monsieur le curé, Tony et moi, ces trois personnes ont consacré du temps pour éviter, peut être, des problèmes à vous, Monsieur Aureillhac…

– D’Aureillhac, rectifia le comte.

– J’essaie de continuer, reprit Philippe, donc nous voulons prévenir vous, Monsieur Millet, vous, Monsieur Trestart et vous, citoyen Aureillhac d’un risque de danger…

– Je vous demanderais d’être un peu plus respectueux, Grandin ! interrompit de nouveau le comte qui semblait furieux…

– Je n’ai pas à respecter un homme comme vous, citoyen Aureillhac, vous vous prétendez républicain et vous voulez garder vos privilèges de la noblesse, alors que vous n’êtes qu’un aristocrate plutôt dégénéré, même pas digne de faire honneur à votre nom en magouillant à tour de bras !

 

Alors que l’abbé allait intervenir, Philippe se tourna vers Tony :

 

– Tony, je te laisse la place, à moins que tu ne préfères t’en aller comme moi ! Messieurs bonsoir ! Monsieur le curé je vous demande de bien vouloir excuser mon emportement, mais je n’aime pas être rabroué, surtout par des gens à qui je veux rendre service. Et il sortit.

 

L’abbé Riollon prit la parole :

 

– Je suis désolé, Messieurs, mais je comprends l’irritation de Grandin. Il désire vous protéger et vous le traitez de telle sorte que j’en ai honte pour vous. Si vous n’étiez pas chez moi, je quitterais les lieux et vous laisserais dans votre ignorance. Donc, vous nous permettrez de parler. Ensuite, seulement ensuite, vous tirerez vos conclusions. Je sais que Jean Voibin a décidé de se venger, il me l’a dit, non pas dans le cadre de la confession, c’est pour cela que je peux me permettre de répéter ses propos. Mais pour ne pas vous faire perdre votre temps, je résumerai : il est fermement décidé à exécuter les six personnes qui furent les principaux instigateurs de la destruction de sa famille. Je le connais, il le fera et je pense que Tony a des informations qui prouvent qu’il a déjà commencé. A toi Tony !

– Effectivement, nous avons la preuve que Jean se trouvait à Saint-Georges-des-Sables lors du soi-disant accident d’Albert. Car si vous connaissiez bien Albert, cela devrait vous surprendre qu’il se soit piégé lui-même. On peut admettre que cette présence de Jean soit une coïncidence. Mais il y en a une seconde : lors de l’assassinat des Garcin, Jean n’était pas loin de Saint-Trojan. De plus les gendarmes de Saint-Georges et du Château-d’Oléron ont découvert qu’il avait séjourné une dizaine de jours dans chacune des villes où résidaient Albert, Gilbert et Véronique quelques semaines avant leur mort.

 

Enfin, comme vous le savez tous, Jean est mon cousin ; nous sommes très liés. Mais ce que vous ne savez pas, c’est qu’en début d’année il m’a traîné chez le notaire pour signer l’acceptation d’une donation : celle de son appartement à Paris et de valeurs mobilières. De plus, il a aussi payé les frais de transmission. J’ai voulu refuser, estimant qu’il était encore trop jeune pour penser à sa succession. Mais il a insisté en m’expliquant qu’il ne connaissait pas l’avenir et qu’il risquait de se trouver bientôt dans l’impossibilité de disposer de ses biens. Je lui ai objecté que je n’étais pas son seul cousin. Il m’a rétorqué que s’il venait à mourir la masse de ses héritiers serait si importante qu’une fois les frais de succession prélevés par le fisc il ne resterait plus grand-chose à chacun. Il préférait donc transmettre à un seul son appartement, les meubles et quelques titres. Il aurait ainsi la certitude que l’appartement, qui lui venait de sa cousine Hélène, resterait dans la famille. Je ne vous citerai pas toutes les autres bonnes raisons qu’il a alléguées pour me faire accepter.

 

Jusqu’à ces derniers jours, je n’avais pas compris cette précipitation et cette insistance à vouloir me faire ces dons. Maintenant j’ai saisie : il voulait régler ses affaires avant de punir ceux qui ont détruit sa famille, comme il disait. Je le crois capable d’aller jusqu’au bout de sa vengeance. Il est mon cousin, je l’aime beaucoup, je comprends son désir de vengeance. Mais je n’ai pas le droit de vous laisser assassiner. Si j’avais compris plus tôt ce qu’il allait faire, je serais intervenu pour l’en empêcher. Comment, je ne sais pas ?

 

Mais de toute façon, cela n’aurait eut aucune utilité : vous refusez d’admettre l’évidence alors qu’il y a déjà trois morts. Qui m’aurait cru en l’absence de victime ? Maintenant vous êtes prévenus et en plus vous avez un ensemble de coïncidences qui mènent à une conclusion. Je vous laisse le soin de la tirer, Messieurs ! Sur ce, Monsieur le curé, merci de votre assistance et de votre accueil et au revoir.

 

Tony serra la main de l’abbé, fit un signe de salut à la compagnie et sortit.

 

Son départ jeta un nouveau froid, que le curé s’empressa d’atténuer en proposant une nouvelle dégustation de mirabelle.

 

                                                                                                        A suivre

 

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