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23

 

Jean n’était pas satisfait de cette journée ; il marchait de long en large sur le balcon de son appartement d’où Paris le dominait d’un côté, alors que de l’autre il dominait Paris. L’immeuble était à l’angle de deux rues ; au dessus du toit du bâtiment de gauche, il apercevait le dôme de la basilique du Sacré-Cœur, puis la rue des Trois Frères ; plus bas, à hauteur de ses yeux, le faîte des arbres de la place Charles Dullin, et à travers les branches, la façade du théâtre de l’Atelier où il avait, avec sa marraine, assisté à de nombreuses représentations théâtrales. Plus à droite apparaissaient le lycée Jacques Decour, puis, au loin, parmi les toits le haut de la tour Saint Jacques, un petit morceau d’une tour de Notre Dame, le toit de l’Opéra Garnier. Enfin, à l’extrême droite, la Tour Eiffel. Le soleil, déjà caché, teintant de rouge le ciel, n’arrivait pas à émerveiller Jean de ce spectacle qui l’avait si souvent ému.

 

Ce soir, il était triste et même désespéré. Il n’avait plus sa femme et ses enfants pour lui remonter le moral. Il pensait qu’il n’avait pas trouvé le moyen de supprimer David et qu’il ne serait pas capable d’aller jusqu’au bout de sa mission dont il n’avait exécutée qu’une partie.

 

La journée n’avait été que déceptions. Pourtant elle avait bien commencé : un peu avant neuf heures du matin, il s’était rendu boulevard des Italiens devant l’immeuble où travaillait David ; à neuf heures moins dix, ce dernier y était entré, donc il n’était pas en vacances. Jean avait décidé d’agir le surlendemain, un vendredi. Il avait, en effet, constaté que David s’attardait à son bureau presque tous les vendredis soir. Il sortait avec une ou deux heures de retard, quelquefois seul, l’air plus ou moins pensif, quelque fois accompagné de collègues avec qui il plaisantait joyeusement. Dans le premier cas, avait supposé Jean, il avait dû avoir une réunion avec sa hiérarchie, dans le second il avait dû fêter quelque événement agréable, tel que départ en vacances, promotion, naissance ou autre, arrosé par l’un de ses collègues de bureau.

 

Ensuite Jean avait été revoir les endroits qui le rattachaient à un passé qui lui paraissait, et proche, et lointain. C’est avec nostalgie qu’il avait retrouvé les lieux qu’il avait fréquentés alors qu’il était à l’École Hôtelière et vivait dans la capitale. Et c’est avec tristesse qu’il avait constaté combien ces lieux avaient changé. Le passage des Princes transformé en un couloir sans vie que les passants devaient emprunter juste pour éviter le soleil ou la pluie, mais certainement plus pour s’attarder devant les boutiques. Le passage du Havre était en pleine rénovation. Il n’avait pas retrouvé les magasins de son enfance et sa jeunesse ; près de la Gare de l’Est, la Sources des inventions, ce magasin où il avait si souvent admiré les modèles réduits, de trains, de bateaux et d’avions avait disparu, comme le marchand d’articles pour fumeurs, comme le marchand de matériel pour photo-graphes. S’il n’y avait eu qu’une boutique manquant à l’appel, cela n’aurait pas été grave. Mais tout était défiguré, enlaidi, modernisé, remplacé par des commerces aux devantures sans attrait.

 

Puis Jean s’était rendu au Forum des Halles dans l’intention de consulter des ouvrages sur la mécanique et les automobiles dans la bibliothèque du centre Pompidou. Jean estimait que cet ensemble de tuyaux, de ferraille et de verre n’était pas du plus bel effet, mais son œil commençait à s’y habituer ; il y avait souvent emmené sa famille et, si l’extérieur n’était pas un modèle d’esthétique, l’intérieur valait le déplacement. « Dans un sens, pensa Jean, en y entrant, tout ce qu’il y avait de bien dans Paris, ils me l’ont entassé là dedans. » Mais cette visite le déçu : il en ressortit, au bout de trois heures de recherches, plus riche en connaissances sur l’automobile, mais ne sachant toujours pas comment trafiquer utilement la voiture de David.

 

Comme il avait faim il entra dans un de ces bistrots où l’on vous sert à toute heure de quoi satisfaire une petite faim. L’ambiance y était agréable, bon enfant, populaire, non pas dans le sens péjoratif du terme mais du fait que l’on y côtoie les gens de toutes sortes qui peuplent une ville. Jean, n’appréciant pas spécialement les sandwichs commanda un cantal à l’assiette le plus vieux que possible avec du beurre, et un ballon de Beaujolais. Le fait que le garçon lui demanda s’il préférait son Beaujolais frais ou chambré lui remonta un peu le moral et il pensa que l’on n’avait pas encore tout changé. Cela dura peu de temps, car le garçon lui servit un cantal jeune en précisant qu’il était désolé de ne pas en avoir du vieux à cause du manque de demande.

 

Pour se consoler, Jean décida de se rendre à l’Opéra Bastille qu’il n’avait encore jamais eu l’occasion de voir, même en photographie ou à la télévision. La chose lui fit penser à une immense pissotière, carrelée à outrance, d’un aspect massif et peu engageant. Décidément, se dit-il, il y a des présidents de la République qui font tout pour ne rien laisser de beau à la postérité ! Lorsqu’il fut plus près, il remarqua que des filets étaient accolés aux murs. Était-ce une nouvelle mode architecturale, car il avait déjà vu ce genre de réalisation quelque part. Il interrogea un agent de police à ce sujet. Celui-ci répondit que ces filets étaient destinés à empêcher les chutes de carreaux sur les passants, car il y avait eu des malfaçons lors de la construction. C’était pour lui une autre déception ; non seulement les fonds publics étaient utilisés à financer des bâtiments dont la laideur était incontestable et qui, en plus, malgré les techniques modernes n’étaient guère résistants ! A moins que ce ne fût voulu : certains architectes devaient préférer se remplir les poches pour le présent et veiller à ce que leurs œuvres durent peu afin de ne pas subir les critiques des futures générations !

 

Donc, Jean n’avait pas le moral. Il se dit que l’écoute d’une bonne musique, la dégustation d’un alcool fort accompagnée d’un cigare lui remettrait peut être les idées en place ou, tout au moins lui ferait oublier ce détestable présent. Il quitta le balcon pour entrer dans l’appartement ; il commença par choisir un disque. Son état d’esprit l’incitait à déposer sur la platine du Beethoven, du Chopin ou du Mahler, mais il se força à opter pour une musique plus vive et après quelques hésitations entre Chabrier, Offenbach et Bizet se fut l’Arlésienne qu’il sortit de la pochette.

 

Maintenant que le disque de vinyle, gratté par le saphir, tournait consciencieusement ses trente trois tours à la minute, tout aussi consciencieusement, Jean se prépara un cigare qu’il avait sorti de son étui d’aluminium ; malgré les quatre ou cinq ans qu’il devait s’y trouver il ne semblait pas avoir souffert. Il le sentit, le fit tourner entre ses doigts près d’une oreille. A l’odeur, au toucher et au bruit, il constata qu’il n’était ni trop sec, ni trop humide. « Un vrai cigare c’est comme le bon vin, pensa-t-il, conservé dans de bonnes conditions il s’améliore en vieillissant ». Il en coupa le bout et l’alluma tranquillement puis se dirigea vers le bar. Il tendit la main pour prendre une bouteille, au hasard : peu lui importait le flacon, bien que ce ne fût pas l’ivresse qu’il recherchât. Il regarda le résultat de son tirage au sort : c’était une bouteille, avec une étiquette représentant une charrette chargée de canne à sucre tirée par un bœuf que conduisait un paysan. Il lut : Rhum blanc Charrette, degré 49°. Il prit un verre à cognac qu’il remplit au tiers. Il l’approcha de ses yeux en le faisant tourner doucement dans le sens des aiguilles d’une montre ; le liquide était incolore, comme une eau pure. Puis il huma le parfum de l’alcool et enfin en savoura un gorgeon.

 

Cette bouteille, cela faisait près de quatre ans qu’elle dormait là. Il l’avait acheté à la Réunion. C’était son dernier grand voyage avec Josiane, son épouse. Ils avaient été invités par un de leurs amis qui avait décidé d’ouvrir un restaurant dans cette île. En réalité, ce n’était pas le fait d’ouvrir un restaurant qui intéressait son ami, mais l’Océan Indien ; cet ami était amoureux de la pêche aux gros, de la plongée sous marine, de voile, enfin de tout ce qui concernait la mer. Il s’était laissé dire que la Réunion était le département français idéal pour ce genre d’activités. Il s’y rendit en vacances avec son épouse pendant trois semaines afin de vérifier si cela était exact, et cela l’était. Il n’eut aucune difficulté à convaincre sa moitié de réaliser tous leurs biens pour partir s’installer au soleil. Depuis, dans son restaurant, il se contente d’écouter ses clients raconter leurs exploits maritimes ; son affaire, qui marche fort bien, l’accapare tellement qu’il n’a plus assez de loisirs pour réaliser ses rêves ! Quant à son épouse, plus portée sur la montagne, elle, elle avait constaté, lors de leurs vacances, que la Réunion offrait aussi, en dehors de la neige, les plaisirs de la montagne : elle prend donc le temps de satisfaire sa passion par de longues randonnées à l’intérieur de l’île !

 

Jean rêvassait, en pensant à ce séjour qui avait été des plus agréables. Presque un an après, Josiane était tuée dans cet accident dû à la stupidité et à la cupidité. Il repensa à ce séjour dans cette île surprenante par ses nombreux contrastes : mélange curieux de l’orient et de l’occident, de l’Afrique et de l’Asie, aussi bien dans sa population que dans ses paysages. Et brusquement il se souvint où il avait vu cette technique du filet qu’il n’avait guère appréciée sur la façade de l’opéra Bastille : à la Réunion, le long de certaines routes, et en particuliers le long de celle qui va de Saint Denis à la Possession, construite en corniche au bord de l’océan. Quelques Réunionnais affirmaient que c’était la route la plus chère du monde, d’autres prétendaient que c’était en fait la route la plus rentable pour ses entrepreneurs ; ils s’étaient mis pas mal d’argent dans les poches lors de sa réalisation et, ensuite, avaient (et ont toujours) une véritable rente due à son entretien continuel. En effet, elle est surplombée, du côté terre par une gigantesque falaise dont la tendance est de s’effriter de temps à autre, surtout en cas de pluie. Pour éviter les chutes de pierres sur la chaussée, et donc sur les véhicules, d’immenses filets d’acier ont été installés le long de la paroi aux endroits les plus dangereux. Donc, conclu Jean, cette route et l’opéra Bastille ont un point commun : ou leurs concepteurs, ou leurs entrepreneurs ! Cette pensée amena un sourire ironique sur son visage, Puis il replongea dans ses souvenirs : les nombreuses excursions dans les hauts de l’île ; les rares séances de pêches sous-marines avec son ami. Cette dernière évocation fit jaillir en son esprit la solution quant à la manière de s’occuper sérieusement et silencieusement de David. Il termina tranquillement de fumer son cigare et de siroter son rhum avant d’aller se coucher.

                                                                                                 A suivre

 

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