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25

 

Caché dans le petit bois, Jean attendait patiemment David. Il savait que sa voiture ne pouvait pas démarrer et qu’il ne pouvait faire autrement que de passer par ce raccourci. A moins qu’il n’eût pris la décision de retourner en ville pour attendre son épouse à la sortie du cinéma ou encore qu’il n’eût fait de l’auto-stop. Mais, cela était peu probable pour la simple raison que David n’était pas assez intelligent, ou malin, pour avoir de telles initiatives.

 

A peine Jean avait-il pensé qu’il devait être la demie de huit heures qu’il entendit sonner, au loin, la cloche de l’église de Champy. Il avait pensé juste. Par contre il commençait à s’inquiéter : l’orage semblait s’approcher ; cela risquait d’être une source de difficultés pour la suite des opérations et, peut-être même, l’obligerait à renoncer pour ce soir. Ce serait vraiment dommage, parce qu’il avait bien préparé son affaire.

 

Un coup de fusil tiré de cet endroit aurait, même à plus de huit ou neuf cents mètres à vol d’oiseau du village, attiré l'attention. Il avait donc pensé à un moyen plus silencieux : la veille, il s’était rendu dans un magasin d’articles de sports pour s’y procurer, au rayon pêche sous-marine, une arbalète. Ne voulant pas se faire remarquer, il s’était passé du conseil d’un vendeur et avait acheté le matériel qui, semblait-il, devait lui convenir. Arrivé chez lui, il s’était rendu compte que son harpon, un harpon « à la tahitienne » avait un ardillon, qui empêche le retrait lorsqu’il a pénétré dans la chair d’une proie. Il l’avait desserti, puis après quelques coups de lime, accompagnés d’un ponçage à la toile émeri fine, il avait rendu le projectile assez lisse et acéré pour l’usage auquel il le destinait. Il avait rangé son matériel dans son étui pour cannes à pêche ; cela ferait la deuxième fois qu’il l’utiliserait en vue d’une exécution. La première fois, cela avait été pour le fusil de chasse. Y aurait-il une troisième fois, et qu’y cacherait-il ?

 

Ensuite, il avait fouillé dans la vieille boîte de biscuits qui devait dater de l’époque ou sa marraine avait dû commencer à mettre de côté tous les boutons et agrafes qu’elle récupérait sur les vieux vêtements. C’était une boîte noire, de la taille d’un paquet d’un kilo de sucre en morceaux, c’était d’ailleurs l’utilisation qui devait être prévue après consommation de son contenu d’origine. Ses côtés étaient décorés de festons dorés ; une seule indication était écrite sur le couvercle : biscuiterie CAIFFA, ce, en lettres dorées et embossées. Il y trouva son bonheur : un bouton en métal de couleur argentée qui provenait certainement d’une veste de chasse car il était décoré d’une tête de cerf emboutie sur son avant ; au dos, un œillet pour passer un solide fil à coudre. Puis il préleva, de sa boîte à outil, un bout de fil de fer d’une trentaine de centimètres de long qu’il attacha solidement au bouton. Il ne lui restait plus qu’à se procurer une pomme de terre assez grosse et longue.

Tout en pensant à ces préparatifs, Jean continuait de surveiller le chemin. Au bout d’une attente qui lui sembla une éternité, un passant apparu enfin. A la démarche, celle d’un gorille au bras trop longs et à l’attitude balourde, ce devait être David. Ce qui se confirma lorsque le personnage fut plus près. Alors, Jean ramassa le lance harpon, en tendit le ressort et le prit bien en main. Alors que David n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de lui, Jean sortit de sa cachette. David surpris, resta cloué sur place.

   – Monsieur Voibin ! Vous, qu’est-ce que vous me voulez ? Bafouilla-t-il.

   – Mais… c’est vous que je veux. Bonsoir, cher ami.

   – Bonsoir Monsieur Voibin, j’espère que vous ne me voulez pas de mal !

   – Oh que si ! En disant cela Jean pointa son arme sur David.

   – Mais, ce n’est pas moi, j’y suis pour rien dans vos malheurs, j’étais pas le seul… Et David se lança dans un monologue bredouillé, où justifications, excuses et demandes de pardons se mêlèrent. Tout en parlant il s’approchait de Jean, l’air affolé et suppliant.

Cette imploration terminée, Jean repris la parole, toujours menaçant.

   – Trop tard… ! C’est vraiment trop tard, Monsieur David Millet, il fallait y penser avant et ne pas soutenir votre ami et supérieur hiérarchique Albert, vos potes les écologistes, les Garcin, vos compagnons en politique, l’Agité et le comte. Mais, avant ces deux derniers, c’est à ton tour de payer pour ta stupidité.

Il remarqua que le devant du pantalon de David, de gris clair, devenait gris foncé, il remarqua, aussi que David allait hurler. Alors il pointa son arme vers celui qu’il avait condamné et appuya calmement sur la détente. La flèche d’acier propulsée en un éclair et silencieusement s’enfonça dans la gorge de David. Celui ci s’écroula après avoir porté les mains à son cou. Maintenant, allongé sur le dos, il se tordait de douleur et essayait de sortir la barre de métal qui lui traversait le cou de part en part. Plus il s’acharnait, plus le sang coulait. Il avait la bouche grande ouverte, il hurlait, mais aucun son ne sortait de sa bouche, sinon un sifflement rauque, accompagné d’une bave rouge qui coulait sur ses lèvres et son menton pour aller assombrir la terre sous lui. Puis David se calma ; le fait de ne plus essayer de crier et de cesser de remuer le harpon dans sa plaie apaisait sa souffrance. Jean s’approcha de lui et s’accroupit de façon à voir son visage. Une mauvaise odeur émanait du blessé.

    – Non seulement tu pisses dans ton froc, mais en plus tu chies de peur, lui dit Jean. Tu auras été une belle ordure jusqu’au dernier moment. Mais tu ne vas plus souffrir longtemps, en tout cas pas aussi longtemps que mon petit-fils, il est mort au bout de trois longs jours, toi, bientôt tu te seras vidé de ton sang et tu iras rejoindre Albert, Gilbert et Véronique. Enfin, je ne vais pas te faire un discours, l’orage s’approche et je n’ai pas l’intention de me retrouver trempé comme une soupe. Donc, Adieu ! Et quand tu croiseras Albert, confirme lui que c’est bien moi qui ai saboté son vélo.

Jean se releva, prit des deux mains le haut du harpon et tira. Comme la tête de David se soulevait en même temps, Jean y appuya son pied gauche et tira brusquement. Il n’osa pas regarder au sol : il venait d’accomplir une autre partie de sa vengeance, mais il n’était pas sadique. Il nettoya le harpon en l’enfonçant à plusieurs reprises dans la terre, puis le remit dans l’étui de cannes à pêche avec l’arbalète et s’en retourna par où était arrivé sa victime.

Il ne lui restait plus qu’à aller retirer le bouchon de pomme de terre avec lequel il avait obstrué le pot d’échappement de la voiture de David. Ce qu’il fit rapidement après s’être accroupi à l’arrière de l’auto. Il introduisit son index dans le tuyau, le glissa dans la boucle du fil de fer accroché au tronçon de pomme de terre qu’il fit ressortir. Il tenait, maintenant, un instrument très pratique et efficace pour immobiliser un véhicule. Sa visite à la bibliothèque du Forum des Halles n’avait pas été inutile. Mais lui, il avait amélioré le système. Il en était assez fier. Il se dit que, malheureusement, il serait dans l’impossibilité de faire breveter sa petite invention : le bouton, relié au fil de fer à une extrémité, afin de tenir la pomme de terre et bouclé à l’autre extrémité, pour permettre un retrait aisé. Tenant toujours par sa boucle son appareil provocateur de panne, il s’approcha d’une bouche d’égout le long du caniveau et le fit tomber dedans. « Si j’ai à refaire ce genre d’opération, pensa il, j’utiliserais un autre genre de bouton et sans doute remplacerais-je la pomme de terre par une carotte, voir même un morceau de potiron, il ne faut pas être routinier ! »

Et il se dirigea vers la gare, alors que quelques grosses gouttes d’eau commençaient à mouiller le sol.

                                                                                           A suivre

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