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26

 

Maintenant David ne ressentait plus aucune douleur physique, mais son cerveau était envahi par une peur atroce, celle de mourir dans ce petit bois, sur un chemin de terre, sans aide, alors qu’il n’était sans doute pas grièvement blessé. Oui, c’était cela ! Sa blessure n’était pas importante ! Il allait s’en tirer… si seulement il ne saignait pas autant, s’il n’avait plus cette odeur d’urine et d’excréments dans les narines, s’il n’avait plus cette sensation de froid que lui donnait son pantalon en séchant ! A chaque battement de son cœur il sentait sur son cou l’écoulement de son sang tiède et sirupeux. Il réussit, enfin, à bouger sa main gauche et de son pouce il obtura le trou qu’il avait à l’avant de la gorge, puis il en fit de même avec l’index pour arrêter l’hémorragie à la base de sa nuque. Il essaya de se lever, mais ses jambes ne le portaient plus, il avait dû perdre trop de sang. Il ne lui restait plus qu’à attendre du secours. Il fallait ne plus penser ; s’il pouvait dormir en attendant, ce serait bien !

 

Mais une pensée obsédante lui revenait toujours à l’esprit : comment en était il arrivé, lui, à se retrouver là, en si mauvais état, sur ce chemin de terre ! Il n’aurait pas dû suivre Albert Grandin dans ses idées de grandeur politique. C’est vrai qu’il avait tout fait pour égaler cet homme à qui il devait beaucoup… non, en fait c’était Grandin qui s’était servi de lui ! Il se souvint, quand il avait commencé à travailler dans cette compagnie d’assurances. Son premier chef avait été Grandin. David connaissait ses faibles capacités et savait qu’il n’était pas assez doué pour se créer lui même sa bonne place, tranquille et bien payée. Il s’était donc entièrement dévoué à Grandin, tel un serviteur zélé et docile. Il savait ce que l’on disait de lui, comment on le surnommait : le Toutou à son maître. De cette façon il avait obtenu rapidement une bonne situation, bien payée, mais pas si tranquille que cela, car Grandin avait l’art et la manière de déléguer ses pouvoirs. David s’était vu chargé de nombreuses tâches et de lourdes responsabilités. Grandin était félicité lors de résultats positifs, mais s’empressait de mettre en cause l’inefficacité de certains de ses collaborateurs dans le cas contraire. Rares étaient les employés qui admettaient un tel principe, mais ceux qui, comme David, restaient fidèles à leur maître, se retrouvaient à grimper tranquillement et sûrement dans la hiérarchie. David était si servile envers Grandin qu’il avait acquis un terrain à Champy et y avait fait construire sa résidence principale afin d’être plus près de son chef et pouvoir mieux travailler non pas avec mais pour lui ! Et puis, de cette façon, il était aussi à même d’être à la disposition de Grandin pour le soutenir dans sa vie politique. David, maintenant, regrettait de s’être installé à Champy, parce que s’il n’avait pas habité à Champy il serait actuellement chez lui, ailleurs, il ne savait pas où, mais certainement devant un bon whisky au lieu d’être étendu, sans force, sur ce chemin de terre.

 

Certes, s’il n’était pas venu s’installer à Champy, il ne serait pas dans cette mauvaise posture, par contre il n’aurait sans doute pas eu tous les avantages qu’il avait obtenus en suivant son chef. Ses augmentations de salaire régulières, sa place de directeur d’un petit secteur administratif, l’accord pour le prêt lors de la construction de sa maison, sa notoriété dans le village et même dans le canton, tout cela était dû à Grandin.

 

La notoriété, surtout, était très importante pour lui qui n’avait pas réussit sa vie de famille. Sa femme le trompait car il n’était pas porté sur le sexe. En ce moment, d’ailleurs, elle devait être avec leur voisin Gigi, non pas au cinéma, mais dans une chambre où tous deux devaient s’en donner à cœur joie. Il l’aimait bien ce Gigi, un joyeux célibataire, qui l’aidait assez souvent pour des tâches pénibles, telles que tondre la pelouse, tailler les haies, ranger le bois de chauffage pour la cheminée lorsqu’il venait d’être livré ou encore satisfaire les besoins sexuelles de sa femme. Un jour, un autre voisin avait dit à David : « Il s’occupe bien de ton jardin Gigi ! Il tond ta pelouse, il laboure ton jardin, un de ces jours il va ramoner ta cheminée… et pourquoi pas ta femme ! Tu devrais te méfier ! » David avait encaissé cette remarque en rigolant. « T’inquiète pas, avait-il répondu, j’ai le matériel qui faut pour m’occuper de ma moitié ! » Mais à l’intérieur de lui même il avait été très triste, non d’être trompé, mais de savoir que tout le village devait connaître son infortune. Le plus pénible pour lui était de ressentir le mépris de la part de son fils et sa fille. Quelquefois son épouse émettait des doutes quant à la paternité de David. Elle le faisait ouvertement lors de réunions familiales ou amicales. Là encore il souffrait du regard des autres qui le savaient cocu. Il aurait pu divorcer, mais il était trop faible pour affronter sa famille. Quant à sa femme, il savait qu’elle tenait beaucoup à lui, non pas pour sa complaisance mais pour les biens dont il hériterait à la mort de ses parents : en effet, son père est sa mère, déjà très généreux envers leur fils unique et leur belle-fille, étaient des cultivateurs très aisés. David se consolait de tout cela en faisant souffrir ses subalternes à son travail et en se faisant passer, dans la région, pour plus important qu’il n’était.

 

La nuit était tombée et il était certain qu’à cette heure-ci plus personne ne passerait sur le chemin. Alors de nouveau la terreur envahit son esprit. Il allait mourir ! Il sentait bien qu’il se vidait de son sang, certes très lentement, mais il se vidait et demain matin il serait mort ! Et s’il mourait personne ne saurait qui l’avait assassiné ; il ne fallait pas qu’il en soit ainsi. Il devait désigner son meurtrier. Alors il redressa avec difficulté son buste et à moitié couché, après avoir récupéré un caillou, il commença à écrire sur la terre du chemin :

 

C’EST VOIBIN L’ASSASSIN IL A AUSSI TUE GRAN…

 

Mais il n’eut plus assez de force pour continuer et s’écroula.

 

                                                                                                   A suivre

 

 

 

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