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Lorsque Jean Voibin quitta l’église de Champy, il laissa l’abbé Riollon dans une situation très embarrassante. Jean avait téléphoné de Paris quelques jours avant pour lui demander de bien vouloir le confesser. Cela avait surpris l’abbé ; la dernière fois qu’il avait confessé Jean c’était pour son mariage, cela devait donc faire plus d’une trentaine d’années. Il avait eu l’occasion de le voir fréquenter son église lors de baptêmes, de mariages, de communions et d’enterrements, plus rarement de messes dominicales, mais jamais pour venir à confesse. L’abbé avait donc donné rendez-vous à Jean dans l’église de Champy où il devait être ce jour-ci pour donner un coup de propreté et décorer ce saint lieu en vue d’un baptême qui aurait lieu le lendemain. Si Jean voulait se confesser, c’était qu’il devait avoir trois gros péchés sur la conscience : la mort d’Albert, celle de Gilbert et de Véronique. Lorsque Jean entra dans l’église, l’abbé, qui venait d’apprendre le décès de David, se posait des questions : ou bien Jean était innocent, ou bien il avait un quatrième homicide à se reprocher.

 

Une fois devant le prêtre, après avoir échangé quelques banalités il lui demanda la confession.

 

– Tes fautes sont elles si graves pour que tu demandes pénitence, demanda l’abbé ?

– Monsieur l’abbé, passons dans le confessionnal, et vous le saurez, répondit Jean.

 

Chacun prit place dans l’immense meuble de bois brillant de cire tout piqueté de trous d’insectes. Cette antiquité avait vu passer de nombreuses générations de pénitents et de prêtres et, si elle était encore là, c’était grâce à son imposante dimension propre à décourager les pilleurs d’églises. Jean ne s’était pas agenouillé en ce lieu depuis très longtemps. Il repensa à la première fois où il était entré dans cet isoloir ; il était encore gamin et l’abbé Riollon un jeune curé de campagne. En ce temps là, Jean n’avait pas de graves péchés à avouer ; ce qui n’était plus le cas maintenant.

 

Une fois l’abbé installé, Jean se confessa : il reconnu le meurtre de quatre personnes. Il précisa que, si l’abbé lui refusait l’absolution pour ces actes, il n’en serait pas surpris, mais déjà, du seul fait de ses aveux il se sentait soulagé. Par ailleurs, il n’éprouvait ni regret, ni remords, d’autant plus qu’il avait la ferme intention de réitérer en commettant deux autres meurtres.

 

– Dans ces conditions, lui dit le prêtre abasourdi, effectivement, je ne peux pas te donner l’absolution, surtout si tu tiens à continuer dans le mal.

– Mon Père, je m’attendais à cette réponse, mais mon seul juge sera Dieu. J’ai surtout tenu à me confesser car je connais l’importance du secret de la confession ; j’ai confiance en vous et je sais que vous ne me dénoncerez pas pour éviter les deux autres morts. L’important pour moi n’est pas d’être absous, mais que vous puissiez révéler la vérité si on accusait un autre que moi et que je ne sois pas en mesure de disculper cette personne pour une quelconque raison : je peux mourir, disparaître ou devenir fou. Dans ce cas, et uniquement dans le cas où quelqu’un serait accusé de l’un de ces meurtres, je vous demande, mon père, de ne plus tenir compte du secret de la confession.

– Il m’est difficile d’accéder à ta demande, mon fils, reprit l’abbé, mais je vais tout de même te faire remarquer que s’il est louable de ta part de vouloir protéger un éventuel suspect, il y un risque : je n’ai plus vingt ans depuis très longtemps et je passerai certainement de vie à trépas avant toi.

– J’ai aussi pensé à ce détail, voici ma confession par écrit, mon père, vous n’aurez qu’à la transmettre à votre hiérarchie.

 

L’abbé Riollon était tellement stupéfait que finalement il accepta. Il tenta, sans succès lui sembla-t-il, de dissuader Jean de ses projets. Il se retrouvait donc avec une lettre dans la main et un cas de conscience lourd à supporter. Dans l’état actuel il était tenu par le secret, mais il y avait pourtant deux vies en jeu. Il se dit qu’il pouvait peut-être mettre en garde les futures victimes sans leur donner le nom de leur futur assassin. Il n’était pas question d’intervenir auprès des autorités judiciaires. Demander conseil à l’évêché était peut être la solution. Non, cela était encore pire car, dans ce cas, il mettait une tierce personne dans la même position que lui. Après un long moment de réflexion il pensa que le problème pouvait déjà être réglé : si la police avait déjà des preuves de la culpabilité de Jean, il serait arrêté sans tarder, ainsi, monsieur le comte et le maire ne risquaient plus rien. Le garde champêtre était sans doute au courant ! Il allait donc lui téléphoner pour avoir des nouvelles dès qu’il serait rentré au presbytère.

 

Un peu plus d’une heure après cette confession inhabituelle, il réussit à joindre Philippe, et pu, enfin être rassuré. Ce dernier l’avait informé que la police criminelle avait estimé que Jean Voibin pouvait être suspecté, bien qu’il n’y avait aucune preuve contre lui. Les recherches continuaient donc dans toutes les directions, mais Voibin avait tout de même été mis sous surveillance depuis le début de l’après-midi ; de plus, le maire et le comte avaient une protection rapprochée.

 

« Merci Mon Dieu ! pensa l’abbé, deux vies seront sauvées et je n’aurai pas à trahir le secret d’une confession. »

 

                                                                                                     A suivre

 

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