Retour au précédent chapitre                                         Retour au premier chapitre

 

 

 

3

 

De retour dans sa chambre, Jean ôta les vêtements qu’il avait portés pour sa petite sortie matinale et fit sa toilette. En se rasant, pour cela il utilisait le bon vieux blaireau, le savon à barbe et le rasoir mécanique, il s’observa dans la glace : ses cheveux poivre et sel, coupés court, laissaient entrevoir un sérieux début de calvitie ; ses yeux marron étaient brillants ; sans doute l’excitation de l’attente. Il passa le rasoir sur son visage qui apparut légèrement halé et rond. Il leva la tête pour se raser le cou où quelques poils récalcitrants, du côté de la pomme d’Adam, essayaient de démontrer que deux lames étaient aussi inefficaces qu’une. Après avoir prouvé le contraire, Jean essuya consciencieusement les traces de mousse restantes ; il ne put s’empêcher de constater que si son torse était toujours aussi poilu que lorsqu’il était plus jeune, la teinte commençait à ce rapprocher de celle de ses cheveux. Il se retourna pour prendre ses habits, le miroir de l’armoire lui renvoya l’image de son corps nu. A presque soixante ans il était encore présentable : ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre, pas de ventre, encore du muscle et pas une seule ride. Cela ne le consola guère. Il aurait préféré être plus décati, mais avoir encore sa famille au complet !

 

Cette pensée le ramena à ce qu’il avait décidé d’entreprendre. Après une longue période de préparation et de réflexion, il entrait, maintenant dans celle de l’action. Il avait pris beaucoup de temps pour observer les faits et gestes des coupables qu’il devait punir. Ce n’était même plus de l’observation, mais de l’espionnage : voir et savoir sans être vu. A présent, il connaissait presque tout sur eux, alors qu’ils devaient tout juste se souvenir de lui. Il avait eu de la chance pour le cas Albert. Car s’il cherchait à le supprimer, il n’en était pas de même pour Éliane qu’il aimait bien. Depuis le temps où ils allaient à l’école ensemble, puis au bal, elle avait changé, Éliane. A vingt ans c’était une seconde Marilyn Monroe, en plus petit. Maintenant, à part le visage toujours agréable et la chevelure d’une blondeur toujours aussi affolante, la bonne chère avait amplifié ses rondeurs. Bien boire et surtout bien manger l’aidait à supporter Albert.

 

Alors qu’il cherchait un moyen d’agir contre Albert sans qu’Éliane en pâtît, il avait eu sa réponse, hier, en fin d’après midi, au café du port. Comme presque tous les jours, Albert était venu relancer Yvon au sujet des élections municipales. Jean s’était attablé, pas très loin du bar, dans un coin sombre, car il ne voulait pas être repéré par Albert. On parle fort dans ce genre d’endroit, il faut se faire entendre dans le brouhaha et cela permit à Jean, qui se faisait le plus petit que possible, d’entendre la conversation entre Albert et Yvon. C’était, a priori, sans intérêt ; Albert s’efforçait de convaincre Yvon de se joindre à lui sur la liste en vue des élections municipales. Albert avait passé sa vie à briguer les honneurs. Ce, depuis l’école, en passant par le catéchisme, le foot, et l’école communale, où Albert voulait toujours être le chef ou, au moins, parmi l’équipe des meneurs. Son frère Philippe résumait ainsi la situation : « Mon frère, il aime tellement se faire valoir et être à la meilleure place que si on devait élire le roi des cons il serait le premier à poser sa candidature ! Mais je crois surtout qu’il veut emmerder le maximum de gens. »

 

Jean était dans ses pensées. Il ne prêtait plus attention à Albert et Yvon. Lorsque Yvon parla un peu plus haut :

 

– Je vais penser à tout ça, Albert, avait dit Yvon avant de sortir. Je vais peser le pour et le contre. Et je crois bien qu’il y a plus de pour que de contre, mais comme j’aime pas donner des réponses à la va vite, j’te dirai ce qu’il en est demain matin avant de partir en mer. T’as qu’à être auprès de la Mireille un bon quart d’heure avant qu’on largue les amarres. Si t’es capable de te démerder avec l’horaire des marées pour être au rendez-vous ça sera un bon point pour toi. Allez, salut à tous et… peut être à demain Albert !

 

Jean avait entendu cette fin de dialogue. Il avait compris tout l’avantage qu’il pouvait tirer de cette information. Il savait utiliser l’horaire des marées. Si Albert était à même d’en faire autant, il allait passer un sale quart d’heure, sans doute son dernier.

 

Il finit de s’habiller et enfila sa veste. Il était maintenant dans une tenue correcte mais décontractée, celle classique de l’estivant moyen. Il allait, encore, passer inaperçu. Surtout, qu’il n’avait plus de lunettes. Jean ne portait pas de lunettes. Les verres de celles qu’il avait mises à son réveil n’étaient pas correcteurs.

 

Mais il était temps d’aller vérifier dans quel état Albert était arrivé sur le port. Dans une dizaine de minutes, tout au plus, il connaîtrait le résultat de son petit trafic sur les freins du vélo. Il espérait une réussite complète, mais s’avouait qu’il avait laissé à Albert une chance de s’en sortir vivant. Albert n’en avait pas fait autant pour d’autres.

 

                                                                                   

 

                                                                                     A suivre

 

Vous pouvez aussi le télécharger