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C’est avec grand soin qu’Augustin Caillaud choisit sa cravate. Il en avait plus de cent, les unes presque neuves, les autres râpées et crasseuses ; mais Augustin gardait toutes ses cravates et ne voulait pas les faire nettoyer chez le teinturier. « Une cravate, disait-il, est liée à un ou des souvenirs, bons ou mauvais. Celle-ci, par exemple, je l’ai porté lors de l’enterrement de mon père et aussi à celui de ma mère. Celle-là je l’avais au baptême de ma première fille. D’ailleurs, la tache, là, c’est parce que la gamine a eu un renvoi accompagné de lait. Mais quelle idée il avait eu l’oncle Frédo de faire boire une demi-cuillère de champagne à la petite ! Tenez, celle-ci, je l’avais mise pour… »

 

Le père Caillaud pouvait raconter l’histoire de toute sa famille, depuis 1919 jusqu’à ce jour, rien qu’en inventoriant ses cravates. Cet ensemble de bouts de tissus aurait donné satisfaction à de nombreux chercheurs ; il leur aurait permis d’étudier la mode, la matière des textiles, les pratiques alimentaires (grâce à certaines salissures sur les cravates portées lors de repas familiaux ou de fêtes), et encore bien d’autres détails que peuvent révéler des échantillons représentant plus des trois quarts d’un siècle.

 

Quant à la date du début de cette collection elle se situe au moment où Augustin fréquenta son sauvé de la guerre de 14-18 : monsieur le comte Maurice d’Aureillhac. Depuis leur retour dans la vie civile, après avoir passé quelque temps dans un hôpital militaire où ils avaient été voisins de lits, ils étaient devenus les meilleurs amis du monde. Tant et si bien qu’ils ne pouvaient pas rester une semaine sans trouver l’occasion de se rencontrer. Monsieur le comte enseigna à son sauveur comment être un parfait gentilhomme, ce qui va de la tenue, en passant par la façon de parler, de marcher, de se comporter en société, hypocrisie incluse. En revanche, Augustin apprit au comte à être un vrai paysan, ce qui va de la prévision du temps, à la façon de greffer un arbre, de ramasser les champignons, jusqu’à la technique du braconnage. Ainsi, tous deux, s’adaptaient aux situations ; quand ils chassaient, pêchaient ou, mieux, braconnaient, ils utilisaient comme langage ce reste de patois briard à la grammaire simpliste, aux mots à la saveur de fruits presque trop mûrs, mais pas encore blets et qui donnent ainsi toute la richesse de leur goût. Par contre, lorsqu’ils se retrouvaient dans un milieu plus civilisé ils préféraient utiliser un langage moins rude où syntaxe et grammaire étaient respectées. Ils s’amusaient même à user du passé simple et du subjonctif pour apprécier la tête de leurs interlocuteurs ! Ainsi, dans la foulée, Maurice avait initié Augustin à l’art de la cravate : quand la porter, comment la nouer, et surtout comment la choisir.

 

Donc, ce soir, Augustin choisissait une cravate ; il devait jouer aux échecs avec Jean Voibin et tenait à être vêtu correctement pour cette circonstance. C’est encore monsieur le comte qui avait communiqué à son ami Augustin le vice de ce jeu. Dans le temps, les quelques rares joueurs d’échecs de Champy se réunissaient au Château de la Haute Maison ou bien au café du père Caillaud pour de longs tournois qui pouvaient commencer un après-midi pour se terminer à l’aube du lendemain. Après le décès du comte, les occasions de jouer se raréfièrent, d’autant plus que les enfants et petits-enfants d’Augustin préféraient jouer aux dames, aux petits chevaux, à la belote, au tarot, mais surtout pas aux échecs ! Quant à ses arrières petits-enfants, à peine lâchaient-ils leurs biberons qu’ils empoignaient une console de jeux. Il n’eut plus comme adversaires que certains clients du café ou de l’hôtel et le boulanger, Jean, qui venait au moins un dimanche par mois. Mais Jean avait vendu sa boulangerie et quitté Champy et il y avait très peu de clients passionnés par les échecs. Heureusement Jean revenait régulièrement tous les ans pour faire le tour de ses tombes, et cela assurait à Augustin quelques heures de jeux.

 

Augustin jeta un dernier coup d’œil dans le miroir de son armoire et rectifia le nœud de sa cravate qu’il avait fait simple. Il n’eut pas à corriger sa coiffure, cela faisait un bon bout de temps qu’il n’avait plus de soucis à se faire de ce côté et il appréciait de ne plus avoir à se battre avec une mèche rebelle sur le front ; être âgé présente tout de même quelques avantages. Il se félicita de se voir aussi bien conservé ; certes, il n’avait plus sa prestance d’antan, il avait maigri et même rapetissé et s’il n’avait plus de cheveux, il n’avait aussi plus de bedaine ; son visage n’était pas trop ridé. En fait depuis qu’il avait fêté ses quatre vingts ans il n’avait plus changé et il remercia le Bon Dieu qu’il en fût ainsi. Il aurait bien voulu que son épouse fût toujours à ses côtés, mais elle l’avait quitté depuis déjà de nombreuses années pour l’autre monde : elle était passée de vie à trépas, un matin d’hiver, sans prévenir et en bonne santé, quelques jours avant de fêter ses quatre vingt dix ans ;

 

Tandis que la pendule du salon égrenait quatre coups, Jean entra, alla serrer la main du vieillard. Tout en échangeant quelques généralités, ils s’assirent à la petite table sur laquelle était l’échiquier. Jusqu’à une certaine époque les parties se déroulaient dans la salle du café, mais depuis un bon bout de temps la famille d’Augustin avait préféré que cela se passât dans le salon privé, au calme, loin du public et de la fumée de cigarettes. Chez les Caillaud on tenait fermement à ce que ce vieillard battît le record des centenaires ! On avait bien failli lui interdire de jouer aux échecs ; cela pouvait représenter une lourde fatigue. Le médecin de famille était intervenu en expliquant que si Augustin était vieux, il n’était pas sénile, et que des exercices, aussi bien physiques qu’intellectuels, lui seraient salutaires. D’autant plus que pour le maintenir en vie il n’était pas nécessaire de le couper de tout, de le préserver dans un cocon, au contraire il lui était indispensable d’avoir des motifs d’intérêt et de conserver certains petits plaisirs, sinon à quoi lui servirait-il d’exister ? La famille avait suivi les conseils du docteur et n’avait constaté aucune perte de vitalité de l’ancêtre.

 

Jean commença la partie ; il déplaça un pion puis attendit. Mais Augustin ne regardait pas le jeu : il fixait Jean d’un air étrange, puis se rapprocha de lui et commença à parler, d’une voix très basse, comme s’il craignait de se faire entendre par quelqu’un d’autre, alors qu’ils étaient seuls dans le salon :

 

– Mon p'ti Jean, je va t’dire un truc, tu me connais, tu m’as toujours fait confiance, alors ne t’inquiètes pas de ce que j’va t’dire, ça sortira pas d’ici, et si t’es pas dans l’coup, ne raconte à personne c’que j’va t’dire.

– C’est promis Augustin, répondit Jean qui semblait intrigué par ces paroles.

– Voilà c’que j va t’dire, reprit le vieillard, pardon, voilà ce que je vais te dire.

 

Et tout en prononçant ces paroles il rectifia la position de sa cravate comme s’il était indispensable d’adapter sa tenue à un langage moins relâché.

 

– Mon petit Jean… j’ai bien l’impression que… l’on te doit le trépas de certaines personnes. Non, ne parle pas, laisse-moi continuer, tu sais que tu n’as rien à craindre de moi. Tu sais, aussi, que ceux que tu as supprimés n’étaient pas du nombre de mes amis. Donc si c’est bien ce que je pense, considère moi comme ton complice.

 

Jean acquiesça d’un signe de tête ; il avait compris qu’Augustin avait découvert la vérité ; il savait aussi qu’il pouvait avoir confiance en lui.

 

– Albert, continua Augustin, n’était qu’un arriviste, comme Millet, son larbin, qui lui n’était pas bon à grand-chose, sinon qu’à exécuter les ordres de son maître… et en plus il était cocu et content de l’être ! Les Garcin n’étaient que des intégristes de l’écologie, prêts à tout interdire, de la chasse, à la pêche en passant par la vaccination jusqu’au chauffage au bois ! Et tu sais tout le mal qu’ils t’ont fait.

– C’est malheureusement vrai, ne put qu’approuver Jean.

– Je te connais bien, petit, je peux même dire que je t’ai connu alors que tu n’étais même pas l’ombre d’un désir dans les yeux de ton père ! (Cette dernière formulation plaisait énormément à Augustin ; il ne se souvenait plus d’où il l’avait tiré, mais il aimait l’utiliser, d’autant plus que maintenant il avait assez de recul pour la justifier avec la majorité de ses interlocuteurs.) Et je te connais tellement que j’étais sûr que tu allais te venger et je suis même certain que tu vas te limiter à ne supprimer que six personnes !

 

Et je connais les deux restants dans la course : André-Jacques Trestart et Raymond d’Aureillhac ! Mon propos n’est pas de te faire des reproches, mais de t’aider dans cette démarche. Parce que, moi aussi, je ne les aime pas ces deux là : Raymond a été le déshonneur de son père, et son père c’était mon ami, ce cher Maurice. Lui c’était quelqu’un ! Un vrai noble ! Pas un de ces nobliaux d’opérette qui n’inspirent le respect que grâce à leur nom ! Ils sont nés, comme on dit, mais ils ne font même pas l’effort d’être réellement nobles. Raymond est né d’Aureillhac, mais il n’est pas le digne représentant de sa famille ; il n’est qu’un politicien véreux, profitant de magouilles pour vivre grand train. Il n’a pas été fichu de préserver le patrimoine de ses aïeux. Il mène sa maison à la ruine et ne vit qu’en parasite de la République. Maurice reprochait à son fils de ne pas appliquer les grands principes de la maison d’Aureillhac, dont la base était le respect d’autrui. Et en plus, son fils était sorti le premier de sa promotion à l’ENA, une école pour soit disant servir la République, lui de famille royaliste ! Il aimait à dire que ENA devait signifier École Nationale des Ânes. Ce, pour trois raisons : la première était que son fils avait été un très mauvais ministre des finances et le pire des premiers ministres. La seconde était que les gens qui l’avaient appelé à ces fonctions étaient, eux aussi, énarques ; la troisième était qu’il n’y eut aucun énarque pour intenter un procès contre lui pour mauvaise image donnée à cette école, sans doute parce qu’ils étaient de même formation que lui, donc aussi stupides que lui. Tu sais, et tu es bien placé pour le savoir, que sa méthode pour régler les problèmes consistait à créer des impôts, des taxes et des redevances. Il aurait bien institué un impôt sur la connerie, mais on a dû l’en dissuader, il aurait été un des premiers à le payer, et pas au taux faible. Maurice excusait tout de même son fils, ce n’était pas entièrement de sa faute s’il était ainsi : il y avait une tare dans la famille : un des ces aïeux avait épousé une demoiselle Proney, la descendante d’un baron d’empire. Et comme tout le monde le sait : noblesse d’empire, noblesse du pire. En tout cas mon ami Maurice serait encore en vie si les filouteries de son fils ne l’avaient pas miné.

 

– Je vous arrête, Augustin, intervint Jean, Monsieur le Comte est tout de même décédé à un âge raisonnable, n’oubliez pas que vous avez cent cinq ans et qu’il avait quatre ans de plus que vous. Tout le monde n’a pas votre trempe.

– C’est exact, reprit Augustin, n’empêche que je suis certain qu’il aurait pu faire encore un petit bout de chemin s’il n’avait pas eu à supporter un tel fils. Quant à l’Agité, il est comme cul et chemise avec le Raymond ; ils sont comme larrons en foire, l’un pour les honneurs et le pouvoir, l’autre pour l’argent.

 

Maintenant que tu viens d’apprendre tout ce que je pense de ce beau monde, je vais te proposer mon assistance pour supprimer nos deux forbans. D’abord, que comptes-tu faire ?

 

– Les tuer, tout simplement, expliqua Jean, si possible tous les deux ensemble. Peu m’importe d’être emprisonné après, puisque j’aurai accompli mon devoir. Je sais qu’ils se réunissent au moins deux fois par mois au château de Haute-Maison, à moi de les abattre avec mon fusil de chasse à ce moment là. Bien sûr, il faudrait que je puisse pénétrer dans le château et surtout savoir la date de leur prochaine réunion. Mais j’arriverai bien à régler ces détails et…

– … j’ai la réponse, coupa Augustin, je connais un moyen pour accéder facilement au château et surtout directement dans le bureau du comte. À partir du moment où tu sais qu’ils vont se réunir, et pour cela il te suffit de surveiller le maire, tu peux les rejoindre le plus simplement du monde.

– Mais comment ?

– Par le souterrain !

– Il n’y a pas de souterrain, je l’ai cherché quand j’étais gosse, je n’ai jamais trouvé d’entrée.

– Il y en a une, mais pas où tu crois. Quand le château a été reconstruit, le comte, je veux dire le père, ou le grand-père de Maurice, je ne m’en souviens plus très bien, avait fait courir le bruit que le souterrain avait été comblé et le passage supprimé. C’était faux, le comte s’étant dit qu’un passage, pour être secret ne devait pas être connu de tout le monde, l’a fait consolider et modifier par des ouvriers venus de l’étranger. Ces ouvriers ont travaillé dans la plus grande discrétion, puis sont repartis dans leur pays une fois le chantier terminé. L’accès au château est dans un bureau et a été aménagé de telle sorte que même en sondant les murs on ne puisse le trouver. L’accès par le verger n’est plus dans la bâtisse, mais à côté, près de la pompe. Tu la vois la pompe ?

– Oui, une vielle pompe toute rouillée, avec un levier qui grince horriblement quand on l’actionne. Mais l’entrée du souterrain ?

– Et bien, à côté de la pompe, en fait, sous le tuyau d’où sort l’eau, il y a un trou d’écoulement avec une grille dessus. Tu retires la grille, attention elle est assez lourde, surtout qu’on n'a pas dû l’ouvrir depuis un sacré paquet d’années et qu’elle doit être collée sur les côtés. A une dizaine de centimètres de l’ouverture il y a de la terre. Il faut gratter la terre vers le milieu où tu trouveras un anneau de fer relié à une dalle. Tu soulèves la dalle, qui est encore plus lourde, mais tu es encore assez costaud, tu dois y arriver. Une fois la dalle retirée, tu entres dans le trou qu’elle camouflait, et par des échelons de fer fixés le long de la muraille tu descends. Il n’y a pas beaucoup d’espace, mais c’est suffisant pour un homme normal qui n’a pas de grosses fesses ! À environ trois à quatre mètres en dessous, tu touches le sol, et sur le côté gauche il y a le passage qui mène au château…

– Bien sûr, interrompit Jean, il faut y aller avec une lampe de poche…

– Je te le conseille, mais ce n’est peut être pas utile. Figure toi que, si la bâtisse du verger a servi de cache d’armes pendant l’occupation, le souterrain a encore plus servi. Avec Maurice nous y avons caché de tout : des armes, des munitions, du matériel de radio et même, des hommes. On a caché des résistants recherchés par les boches, deux aviateurs anglais dont l’avion avait été abattu et qui avaient réussi à sauter en parachute, des Juifs et mêmes des Gitans. On a aussi planqué un déserteur allemand ! C’était un Alsacien, enrôlé de force, qui voulait rejoindre de Gaulle. Par la suite on a eu de ses nouvelles : il a participé à la libération de Champy en août 44. Cette cache a même été utilisée comme hôpital de campagne juste avant la libération. Et nous avions un aide efficace avec nous : Charlot, le clochard ! Tu te souviens de lui ! Et bien il n’était pas plus fou que toi et moi. Charlot, c’était son vrai nom de famille, mais nous on l’appelais Robert, qui était son petit nom. Mais je continue mon explication pour te faire entrer dans le château…

– Non, d’abord tu me racontes l’histoire de ce Charlot, il m’a toujours intrigué, je l’aimais bien sans jamais lui avoir parlé réellement, quand j’étais tout gamin il me faisait peur, comme pratiquement à tout le monde, mais en fait c’était un brave type. Un jour, j’étais parti faire une balade en vélo avec des copains. Il y en a un de nous qui s’est retrouvé avec un pneu crevé ; on ne savait pas comment s’y prendre pour réparer ; on était loin du village ; il commençait à se faire tard ; il ne nous restait plus qu’à raccompagner notre copain en marchant à pied, on ne pouvait pas le laisser seul. Notre sauveur a été Charlot. Quand on l’a vu on s’est affolé, on racontait tellement de choses étranges sur lui ! Il est arrivé, il a compris la situation, il a fouillé dans nos sacoches qui se trouvent sous la selle, tu sais Augustin, ce genre de sacoche où il y a presque tout, sauf ce dont on a besoin. Une fois qu’il a réuni ce qu’il lui fallait il a tranquillement réparé le pneu. Il nous a fait sacrément rire quand il a recherché le trou en crachant sur le pneu ! En cinq minutes c’était réglé. On n’a pu eu le temps de lui dire merci qu’il était déjà parti. J’ai entendu d’autres anecdotes à son sujet et c’était toujours à son avantage : quand il lui arrivait de secourir quelqu’un ou de lui rendre un service, il ne demandait rien en échange. Mais, raconte son histoire !

– Je vais donc commencer par le commencement. Charlot était un vagabond qui allait de village en village. Un jour, dans les année trente, il est passé par Champy. Il s’est rendu au château pour demander à Maurice l’autorisation de coucher dans la bâtisse du verger et puis, si c’était possible, de lui donner un peu de travail pour pouvoir se payer de quoi manger et du tabac pour bourrer sa pipe. Juste un peu de travail, pas définitif, précisa-t-il car il était instable. Naturellement Maurice lui donna son d’accord pour loger dans la bâtisse et lui proposa d’aider le jardinier pour bêcher le potager. Tout en discutant avec ce vagabond, il eut l’impression de l’avoir déjà vu, mais pas dans ces guenilles, ni en costume. Il fit appeler le jardinier pour lui présenter le bonhomme. Celui ci apprécia l’embauche de ce gaillard qui semblait assez robuste pour l’aider ; cela lui permettrait de s’avancer dans la greffe d’arbres fruitiers. Charlot fit remarquer qu’il savait parfaitement manier le greffoir et qu’il était assez soigneux pour effectuer ce genre de tâche. Alors, mon ami Maurice se souvint où il avait rencontré cet homme : quand ce dernier avait prononcé le mot greffoir, Maurice l’avait imaginé habillé d'une blouse blanche avec un instrument tranchant à la main. Il avait devant lui le médecin militaire qui lui avait extrait une bonne douzaine d’éclats d’obus du corps ! Le capitaine Robert Charlot ! Que le chirurgien n’ait pas reconnu un de ses patients paraissait logique ; il ne devait pas être le seul à être passé entre ses mains à cette époque. Ainsi il n’était plus qu’un vagabond. Comment en était-il arrivé là ? Ne voulant pas le contrarier devant son employé, il se proposa de raccompagner seul le visiteur. Chemin faisant il lui fit comprendre qu’il l’avait reconnu, qu’il était désolé de le revoir dans ces conditions et qu’il serait prêt à l’aider s’il le voulait. Charlot remercia monsieur le comte de ne pas avoir divulgué son identité réelle devant le jardinier, le remercia aussi de sa proposition ; mais il ne pouvait l’accepter car c’était de son propre chef qu’il était devenu trimardeur et lui en révéla les raisons :

Elles étaient toutes simples. Il était de bonne famille, avait fait des études et était devenu chirurgien. A peine avait-il commencé à exercer qu’il fut appelé à l’armée, c’était en 1914. Il avait fait toute la guerre dans des hôpitaux, aussi bien à l’arrière que près du front. Il avait tellement taillé de viande, coupé de membres et vu mourir des soldats dont il n’avait pu soulager les souffrances, qu’il avait été écœuré du genre humain. Deux ou trois ans après sa libération, n’ayant plus de parents, n’ayant plus de goût pour son travail, il avait commencé une nouvelle vie, celle de vagabond.

 

Maurice lui promit de ne rien dire à personne, sauf à une, qui pouvait, elle aussi le reconnaître : moi. Eh oui Jean, c’est Robert Charlot qui m’a soigné le pied que je m’étais esquinté en allant chercher Maurice en dehors des tranchées ! Le monde est petit !

 

Donc Charlot continua de mener son existence comme il le souhaitait : en vagabond, libre comme l’air. Mais il revenait toujours à Champy car il y avait deux amis : le comte Maurice d’Aureillhac et moi. Pour tout te dire, quand ce n’était pas avec moi que Maurice jouait aux échecs, c’était avec Robert. Il m’arrivait aussi de jouer avec Robert. Mais personne ne l’a su. Cela se passait ou dans le souterrain, ou dans le bureau de Maurice, au château. Ce qui me fait penser que je ne t’ai pas répondu au sujet de l’éclairage du souterrain. Oui, Robert, Maurice et moi avons installé l’électricité dans le souterrain, ça permettait d’y voir clair et surtout d’aérer grâce à des ventilateurs. Sache que tout ce que le monde prend pour des anciens terriers de renards ne sont que des bouches d’aération ! Crois-moi, c’était assez confortable. Mais maintenant est-ce que cela fonctionne toujours ? Tu verras par toi même, mais prends une bonne lampe de poche ! La suite tu la connais, enfin… en partie. Nous avons été, Maurice et moi, très actifs contre les frisés et les collabo-rateurs pendant l’occupation. Ce qu’il faut ajouter c’est que Robert, en se faisant passer pour fou, tenait les Allemands éloignés du verger. Car, parait-il, qu’ils n’aiment pas tellement les cinglés et en ont peur ! Ça doit être vrai, car jamais ils n’ont osé venir près de notre planque. Il n’a pas fait que cela, Robert : il a transmis des messages à d’autres maquis, il a participé à plusieurs sabotages et en plus il a soigné nos blessés et nos malades. A la fin de la guerre il a voulu rester dans l’ombre ; avec Maurice nous avons accédé à sa volonté. De même que lorsqu’il s’est senti mourir d’une grippe, fin 63 si ma mémoire est bonne, il a insisté pour ne pas être enterré comme tout le monde et a demandé à ce que son trépas ne soit annoncé à personne et qu’on se débarrasse de lui comme d’un animal. Nous l’avons enterré dans le souterrain ! Au fait, quand tu passeras devant sa tombe, dans le souterrain, tu lui diras qu’il m’attende encore un peu dans l’au-delà, c’est à dire au plus tôt début Janvier 2001. Oui, petit, c’est comme çà : je suis né à la fin du dix neuvième siècle, j’aurai vécu le vingtième, j’aimerais bien vivre un tout petit bout du vingt et unième. Vivre sur trois siècles n’est pas donné à tout le monde ! Ce que je te demande, aussi, c’est de ne rien divulguer de tout cela. Mais j’ai confiance en toi, sinon je ne t’aurais rien raconté. Seuls ceux qui ont participé à la Résistance, comme tes parents, connaissaient ce fameux souterrain, mais ils avaient juré de ne jamais en parler, sauf en cas de nécessité. Et je constate que ton père et ta mère ont tenu leur langue. C’est donc de bonne augure en ce qui te concerne.

 

– Ne vous inquiétez pas, Augustin, répondit Jean. Maintenant que ma curiosité est satisfaite, si nous passions à la suite… comment accéder au château une fois qu’on est dans le souterrain. Mais un détail me vient à l’esprit, le comte, je veux dire le fils du comte et sa famille, ils connaissent l’existence de ce passage, et le comte pourrait le rendre inaccessible s’il venait à avoir des craintes, surtout après ce que j’ai fait à Millet.

– Il n’y a aucun danger, Maurice était le seul de sa famille à le connaître et il n’en a jamais parlé à ses enfants, ni à son épouse : il ne voulait pas leur faire prendre de risque pendant l’occupation et comme nous, il s’était engagé à se taire à ce sujet. Et moi, si je t’en ai parlé aujourd’hui c’est qu’il y a nécessité.

– Me voilà rassuré ! Donc, comment accède-t-on au château ?

– Et bien voilà…

 

Et Augustin reprit son explication.

                                                                                                  A suivre

 

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