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Deux hommes étaient en surveillance devant l’entrée de la résidence de monsieur Trestart. La voiture du maire en sortit, s’arrêta devant les deux hommes qui montèrent à l’intérieur, puis redémarra. Cela signifiait que la personne à protéger était dans ce véhicule. Et lorsque ce même véhicule prit la direction du château de Haute-Maison, Jean se dit qu’il avait encore raisonné avec justesse. Il avait supposé que, dès son retour, monsieur le comte rencontrerait monsieur le maire au plus tôt pour décider d’une stratégie à son encontre. Jean, à la lecture des journaux avait constaté, bien que son nom ne fût pas cité, qu’il était mis en cause dans cette affaire de morts mystérieuses. Par contre, la conclusion générale, qui devait être celle des autorités, était qu’il n’y avait que des présomptions, mais absolument aucune preuve permettant de l’inculper. Il était assez surpris de ne pas avoir été déjà interrogé. Mais comme il avait aussi constaté que, depuis le décès de David, il était, non pas suivi, mais surveillé, il en tirait une conclusion : la police judiciaire à qui avait été confiée l’enquête, n’ayant aucun élément pour confondre le principal suspect, tenterait de le prendre la main dans le sac lorsqu’il s’attaquerait à l’une des prochaines présumées victimes.

 

Entre temps, il avait appris que monsieur le comte Raymond d’Aureillhac, qui assistait à un congrès à Bruxelles, avait quitté cette ville en toute hâte, pour revenir à Champy. Le matin de cette arrivé, Jean avait quitté Champy par l’autocar, puis avait pris le train pour Paris.

 

Une fois dans son appartement, il s’était changé pour mettre des vêtements plus adaptés à la suite des événements. Il eut un regret, celui d’avoir déjà jeté ses lunettes ; mais, se dit-il, on ne peut pas penser à tout ! Il récupéra une lampe de poche assez puissante, dont il changea les piles ; il se demanda pourquoi le fabricant avait appelé de poche cet instrument aussi encombrant, car il eut quelques difficultés à le glisser dans une poche de blouson. Par contre il ne s’embarrassa pas de son fusil Robust ; Augustin lui avait dit qu’il trouverait un stock d’armes et de munitions permettant de le satisfaire largement.

 

Craignant d’être toujours espionné, il était ressorti de son immeuble, non pas par la porte cochère, mais par l’issue de l’arrière cour permettant d’accéder à l’immeuble voisin. La porte principale de ce bâtiment se situant dans une rue perpendiculaire ne devait pas être sous la surveillance d’un éventuel guetteur. Près du square d’Anvers, le long du lycée Jacques Decour, il attendit quelques minutes un autobus pour se rendre à la gare de l’Est. Pendant ce laps de temps il put vérifier que personne ne le suivait.

 

Arrivé à la gare il eut juste le temps de monter dans le dernier wagon de son train ; il constata de nouveau qu’il n’était pas suivi. Il préféra descendre à la station précédant celle desservant Champy où il craignait d’être attendu ; il aurait à parcourir quelques huit ou dix kilomètres à pied, mais cela lui éviterait de se faire épingler si près du but ! Afin d’éviter la rase campagne il marcha le plus possible dans les endroits boisés, ce qui rallongea sérieusement sa randonnée. Arrivée à l’orée du bois de l’autre côté de la route où donnait la résidence du maire, il se cacha dans des fourrés.

 

Une fois qu’il eut la certitude que la voiture se dirigeait bien vers le château, il quitta sa cachette et courut vers le verger. Il réussit facilement à soulever la grille sous la pompe, à ôter la dalle cachant le souterrain. Par contre il eut quelques difficultés pour remettre en place la grille et la dalle ; il savait que personne ne venait la nuit dans ce verger, mais il suffirait qu’exceptionnellement un couple d’amoureux à la recherche d’un endroit tranquille vienne s’installer dans la bâtisse pour remarquer l'entrée du souterrain. Il descendit en utilisant les barreaux de fer qui, bien que rouillés, étaient tout de même assez solides. Quand ses pieds touchèrent le sol, il extirpa de son blouson sa lampe dite de poche. Il l’alluma et observa les lieux. Effectivement il y avait bien l’électricité d’installée ; sur l’un des murs, deux gros boutons en porcelaine, comme ceux qu’il y avait chez ses parents quand il était tout jeune, le prouvaient. A côté de l’un il était écrit ECLAIRAGE et de l’autre VENTILATION. Il tourna le premier, mais la lumière ne fut pas ! Il n’insista pas ; c’était après le décès du comte Maurice que l’installation électrique du château avait été remise aux normes ; son fils ignorant l’existence de ce souterrain n’avait pu le faire relier au réseau. Le passage était assez haut et large pour permettre à deux hommes d’y circuler côte à côte sans se gêner. Les murs de pierres grossières étaient poussiéreux, mais pas humides. L’endroit était sain, cela aurait fait une excellente cave à vin, pensa Jean. Il entama sa marche en suivant les indications précises communiquées par Augustin.

 

Cela lui remettait en mémoire certains romans qu’il avait lus dans son enfance. Ces romans qui racontaient des histoires de brigands ou de pirates à la recherche d’un trésor. Ils devaient s’engager dans des souterrains, où, s’ils ne rencontraient pas d’animaux effrayants, ils se trouvaient devant des squelettes, ou, pire, tombaient dans d’horribles pièges. Jean avait tellement lu de ces histoires effrayantes qu’il en était arrivé au point qu’il craignait d’être seul dans le noir. Il avait tellement peur la nuit qu’il dormait en se cachant bien la tête sous le drap ; ainsi il était à l’abri de tous les monstres peuplant les ténèbres ; les araignées, les rats, et les fantômes ne pouvaient plus l’atteindre.

 

Il eut cette hantise jusqu’au jour où, à l’armée, il dut prendre son premier tour de garde au cours d’une nuit. C’était à Hourtin, près de Bordeaux, au centre de formation maritime. Il devait garder l’entrée de la soute aux munitions de onze heures du soir à deux heures du matin. Il ne savait pas comment il allait se comporter et redoutait cette mission. Dans le poste de garde, un officier marinier lui remit un fusil, ainsi qu’aux autres matelots qui, comme lui, allaient remplacer une sentinelle. Le mot de passe et sa réponse leur furent confiés ; puis ils quittèrent le poste. Au fur et à mesure de la relève son inquiétude augmentait. Le rituel lui paraissait bien compliqué : quand l’homme à relever apercevait le peloton il pointait son arme vers les arrivants et prononçait « Halte là, qui va là !». Après échange du mot de passe, il abaissait son fusil. Ensuite on se saluait ; le nouveau garde prenait la place de l’ancien et la petite troupe s’enfonçait dans la nuit. Jean était le dernier du groupe et tout au long de cette relève, qui lui sembla durer une éternité, il s’inquiétait, son esprit encombré de sombres pensée : allait-il oublier le mot de passe ; comment réagirait-il si quelqu’un se présentait devant lui et ne répondait pas correctement à ce mot de passe ? Une fois son camarade relevé, il était seul, n’ayant pour éclairage que la faible clarté d’une lune qui, par moment, était cachée par des nuages ; il ne sut pourquoi, il n’eut plus peur. Il eut beau évoquer dans son esprit les récits les plus terrifiants dont il se souvenait, il n’avait vraiment plus peur ! Il était délivré de cette indescriptible terreur ! Il en fut très satisfait et ainsi il put dormir, pendant les nuits d’été, sans drap sur lui. Bien sûr, comme tout avantage à son revers, il n’était plus à l’abri des moustiques !

 

Il n’avait donc pas peur dans ce tunnel de mille six cent trente mètres de long qui le mènerait sous le bureau de monsieur le comte. Augustin avait été tellement précis dans ses descriptions qu’il lui avait même donné le nombre d’intervalles réguliers où il se retrouverait devant deux ou trois marches à monter pour pallier la différence de niveau entre le verger et le château qui le dominait. Il n’avait pas peur, non plus, de se trouver devant la tombe du clochard chirurgien et résistant Robert Charlot. Il la repéra facilement : à un endroit, sur un côté du passage, la terre était légèrement bombée et il y avait, à la place de l’habituelle croix, une canne, une besace et un chapeau. Alors il s’arrêta, regarda bien ces objets qu’il avait vus, il y avait si longtemps, sur celui qui reposait là.

 

– Charlot, dit-il tout haut, et sa voix résonna dans le couloir, Charlot, merci pour ce que tu as fait, merci pour ce que ce tu fus. Augustin te demande de patienter encore un peu. Il ne va plus tarder à te rejoindre, mais pas tout de suite. Que sont quatre ou cinq ans dans l’éternité ? Transmets le message à Monsieur le Comte et dis lui que je l’estimais beaucoup et qu’il me pardonne car ce soir je vais tuer son fils.

 

Une dizaine de mètres plus loin, il entra dans une sorte de pièce. Quand Augustin lui avait décrit cet endroit, Jean lui avait demandé pourquoi, avec le comte, avaient-ils enterré Charlot dans le passage plutôt que dans ce lieu plus vaste ? La réponse avait été toute simple : le sol du couloir était constitué de terre, d’une terre suffisamment meuble pour pouvoir y creuser un trou profond ; alors que celui de cette salle était recouvert de roches dures. Des roches qui avaient certainement été apportées de l’extérieur et posées là pour constituer une plate-forme isolante. Ce local avait dû avoir diverses fonctions selon ses utilisateurs : coffre fort des Templiers ; lieu de culte pendant les guerres de religion ; réserve de vivres pendant la révolution ; enfin tout ce qu’il est possible d’imaginer comme activité qui nécessite le secret. Augustin avait même rajouté qu’il était heureux que cette fripouille de Raymond n'ait pas connu l’existence du souterrain : il aurait été capable d’en faire n’importe quoi : imprimerie de faux billets, bordel clandestin, fumerie d’opium, laboratoire pour fabriquer de la drogue… Augustin n’avait pas tari sur les capacités négatives du fils de son ami !

 

En tout cas, avec ses compagnons Maurice et Robert, ils l’avaient utilisé d’une manière très positive ! Et c’est là, avait ajouté Augustin, que Jean trouverait le matériel adéquat pour supprimer Raymond et André-Jacques. En effet, des étagères étaient placées contre les murs. Elles étaient chargées d’armes, de munitions, de poignards, de grenades de masques à gaz, de bazookas, en fait de tout un arsenal. Jean se fit même la réflexion que s’il n’y avait ni canon, ni Jeep, ni char d’assaut cela était dû au manque de place ! Et bien sûr, comme précisé par Augustin, au fond de la salle il y avait l’escalier en colimaçon permettant d’entrer dans le château. Il ne lui restait plus qu’à prendre une arme ; il n’avait que l’embarras du choix.

 

Tout en cherchant l’engin qu’il pensait lui convenir, il réfléchissait à la chance qu’il avait eue tout au long de sa quête. En premier si Albert n’avait été que blessé à la suite du sabotage de son vélo, cela aurait mit fin à son opération châtiment. Pour Véronique et Gilbert il n’avait eu aucun problème. Après tout, ils s’étaient isolés pour batifoler, mais s’ils s’étaient fait accompagner par un, ou plusieurs autres couples pour une partie de jambes en l’air, il aurait dû remettre à plus tard leur exécution. Mais quand, où et comment ? Ensuite, pour David, il avait été gâté par le hasard. David aurait pu ne pas passer par ce chemin ; ils auraient pu être surpris par des promeneurs… Jean se demanda s’il était en train de réviser l’utilisation du conditionnel dans la grammaire française. Allons, se dit-il, arrêtons de penser ; avec des si on mettrait Paris en bouteille ! Jusqu’à présent j’ai eu la baraka, et bien considérons que cela va continuer. Ne faisons par attendre le maire et le comte. Il mit dans une de ses poches un revolver dont il venait de vérifier le fonctionnement et charger le barillet de balles. On se croirait dans un western, pensa-t-il, et maintenant comme en 14 dans les tranchées, à l’assaut ! Ce disant, par précaution il glissa une grenade dans une autre poche et se dirigea vers l’escalier en colimaçon.

 

 

                                                                                                     A suivre

 

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