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Jacqueline Brisquet aimait et son travail, et son lieu de travail, la mairie de Champy. Elle aimait aussi le petit village de Champy, surtout depuis qu’il y avait la déviation. Au milieu de champs et de bois ni trop loin, ni trop près d’une grande agglomération, il avait gardé son caractère rural. Elle y était née, s’y était mariée, y travaillait et y vivait agréablement avec son mari et ses deux enfants. Bien sûr, tout n’était pas rose, mais dans l’ensemble elle s’estimait privilégiée.

 

Comme ce matin le temps était au beau fixe, elle était venue à pied de chez elle. Il n’y avait qu’un petit kilomètre entre sa porte d’entrée et celle de la mairie. En cas de pluie, ou de temps incertain, elle prenait la voiture, car la campagne, si belle soit-elle, présente quelques inconvénients et perd de son charme, surtout sous une ondée. Elle s’engagea dans la rue de la République ; la montée était assez raide et tournait presque à angle droit à mi-chemin avant d’arriver sur la place principale du village.

 

Depuis que la déviation avait été mise en service la circulation y était réduite, car seuls les automobilistes du coin, qui avaient à faire dans Champy, l’empruntaient. Avant, la route nationale traversait Champy. Le trafic continuel et important coupait pratiquement la commune en deux. Lors des départs et des retours de vacances ou de fins de semaine prolongée, traverser la rue de la République, pour aller du boulanger au boucher, nécessitait une bonne connaissance du slalom. Mais quand la circulation devenait plus fluide et que les automobilistes roulaient à vive allure, ce malgré les nombreux panneaux signalant de ne pas dépasser les trente kilomètres à l’heure, cela était une prouesse qui relevait de l’exploit sportif ou de la plus grande des imprudences. Morts et blessés avaient été nombreux.

 

Jacqueline, arrivée en haut de la rue, contempla le paysage qui aurait pu être harmonieux s’il n’avait pas été gâté par des poteaux en béton et en bois reliés par des fils qui griffaient disgracieusement le ciel. L’imposante église brandissait haut son clocher surmonté d’un coq faisant office de girouette. Jacqueline se souvenait qu’elle avait sauté au-dessus ce coq. Ce devait faire cinq ou six ans déjà, le jour de l’inauguration de la nouvelle toiture du clocher. Le coq en zinc était encore à terre, au centre du parvis, et Philippe, le garde champêtre, haranguait la foule réunie pour cet événement :

 

– Allez, les jeunes, sautez au-dessus du coq ! Comme cela vous pourrez dire, plus tard, en montrant le clocher : « J’ai sauté par-dessus sa girouette. Allez les moins jeunes, sautez ! Vous aussi ! Vous pourrez vous vanter : dire qu’il y a encore peu de temps je pouvais encore danser au-dessus du coq de l’église ! Pas la peine de préciser en quelle circonstance, on ne vous croira pas, mais vous, vous saurez que c’est la vérité vraie. Allons, sautez par-dessus avant qu’on le pende ! ».

 

La volaille métallique fut en effet pendue à une corde et soulevée jusqu’au faîte du toit pour y être installée. Et, depuis, elle s’efforce consciencieusement d’effectuer son travail de girouette ; mais cela devient de plus en plus difficile car personne ne pense à venir graisser son axe.

 

En face de l’église, l’école, de style briard, ressemblait à presque toutes celles de la région. A l’époque de sa construction les autorités avaient été assez intelligentes pour faire bâtir des édifices administratifs qui s’intégraient à l’environnement. Elle abritait, à l’origine, la mairie, l’école et le logement de l’instituteur qui, en même temps, était secrétaire de mairie. Madame Brisquet y avait été écolière et ensuite avait eu la chance de se faire embaucher comme personnel communal pour aider l’instituteur ; elle y avait travaillé pendant quelque temps. Puis, il y a une dizaine d’années, la commune avait acheté ce que tout le monde appelait le petit château, par opposition au château de Haute-Maison dominant Champy. Ce petit château était une vaste bâtisse située dans un parc. La propriété n’était pas immense car son maître d’ouvrage, le général baron d’empire Proney, ne s’était pas enrichi en pillant l’Europe comme la majorité de la haute hiérarchie impériale, mais en travaillant sur des problèmes plus utiles à la cause civile que militaire. Il avait acquis un bout de terrain dans le village, près de l’église et avait fait édifier cette demeure où il vécut avec son épouse et ses douze enfants. Par la suite le patrimoine du baron Proney fut morcelé. Une de ses petites filles épousa un comte d’Aureillhac et reçu le petit château pour dot. Il resta la propriété de cette riche famille jusqu’à ce que le comte Raymond d’Aureillhac, qui avait été ministre des finances, puis premier ministre, dut le vendre pour rembourser une partie de ses dettes résultant de son incapacité à gérer correctement ses biens et protéger son patrimoine.

 

La Commune de Champy racheta l’ensemble, le remit à neuf et y transféra la mairie que monsieur Trestart baptisa Hôtel de Ville ; il était le seul à utiliser cette appellation, car ses administrés étant fiers d’habiter un village refusèrent cette dénomination qui faisait trop référence à une grande métropole. Les murs du parc avaient été abattus et maintenant un jardin public entourait la grande construction en briques rouges patinées par le temps. « Ce serait magnifique s’il n’y avait pas ces foutus poteaux, pensa madame Brisquet, il serait temps d’enterrer les fils téléphoniques et électriques ! »

 

Arrivée à la porte de la mairie elle dut fouiller dans son sac à main pour tenter de retrouver les clés, ce qui demanda un certain temps. Elle pensa les avoir oubliées à la maison ou, pire, perdues. A ce sujet son mari lui disait souvent :

 

« Ou tu te prends un sac plus petit, ou tu te les accroches au cou, ou tu te les mets à la ceinture, mais tu nous pompes plus l’air en paniquant à chaque fois que tu cherches tes clés ! »

 

Après les avoir trouvées, elle introduisit celle de la mairie dans la serrure et s’aperçut que quelqu’un l’avait déjà ouverte. Ce n’était pas normal, car elle était toujours la première arrivée. Elle entra. Philippe Grandin, le garde champêtre était au téléphone. Il lui fit signe qu’il n’en avait plus pour longtemps. Elle remarqua qu’il ne semblait pas comme à l’habitude : qu’il fût au téléphone, ou qu’il vous parlât, il était toujours enjoué. Ce qui n’était pas le cas : il avait l’air abattu. Quand il eut passé son coup de fil elle le questionna :

 

– Qu’est-ce qu’il t’arrive, Philippe, tu as une drôle de tête ?

Albert, mon frère Albert, il est mort. Ma belle-sœur m’a téléphoné hier soir, elle avait essayé de me joindre dans la journée, mais ma femme et moi étions absents. Albert s’est tué en vélo. Je n’en sais pas plus.

– Albert mort ? C’est pas vrai ! Ça me fait un choc !

– Moi non plus je n’en reviens pas. Il est comme il est, mon frère, mais je l’aime bien. Tu vois, j’en parle encore au présent. Je n’arrive pas à me mettre dans la tête que je ne pourrai plus me moquer de lui. Je viens de passer un coup de fil à Tony pour lui donner les directives. Il passera dans la matinée. Pour l’instant il doit aller à la sous-préfecture pour une affaire urgente. Je vais partir pour Saint-Georges dans une ou deux heures. Le temps de mettre en ordre ma paperasse pour que Tony s’y retrouve. J’ai aussi prévenu le maire et lui ai demandé l’autorisation de m’absenter quelques jours. Je vais laisser le numéro de téléphone d’Éliane comme ça, en cas de problème, vous pourrez me joindre. Mais Tony est un auxiliaire qui connaît bien le boulot, vous n’aurez sans doute pas à m’appeler.

– D’accord, Philippe, je te laisse terminer. Mais ça doit être l’heure d’ouvrir le bureau au public, j’y vais.

 

 

                                                                               A suivre

 

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