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7

 

Ce jour là, Gilbert Garcin n’avait cours que l’après midi ; il avait donc le temps d’aller faire les courses avec Véronique. Ils n’avaient pas jugé utile de se rendre en vélo dans le centre de Saint-Trojan ; le baromètre était sur le beau fixe ; la marche à pied ne les effrayait pas. Gilbert et son épouse, bien qu’ayant largement dépassé la quarantaine, pratiquaient toutes sortes d’activités de plein air, de la nage au tennis en passant par le naturisme, et avaient ainsi conservé une allure jeune. Philippe, le garde champêtre, toujours prêt à donner un sobriquet aux gens, les avait surnommés Barbie et Kevin ; comme il aimait justifier les appellations qu’il donnait, il disait de ces deux-là « Véronique c’est une blonde bien roulée, Gilbert un beau mâle bien musclé, mais ils n’ont pas inventé le fil à couper le beurre. En plus ils sont casse bonbons avec leurs conneries d’écologie, de naturisme et de sports. »

 

Maintenant nos deux personnages, si bien décrits, s’engagèrent dans la rue principale où quelques commerçants forains proposaient leurs marchandises. Naturellement Véronique ne pouvait s’empêcher de s’arrêter devant les étalages de fripes, sacs à main, et autres biens de consommation dont les femmes raffolent. Gilbert l’attendait devant la maison de la presse en parcourant les premières pages des journaux locaux exposés sur un panneau, à l’entrée du magasin. Le gros titre de chacun d’eux annonçait un sujet identique : un habitant de Saint-Georges s’était tué, la veille, en vélo. Il jeta un œil sur les photos qui, si elles étaient différentes dans chaque quotidien, représentaient toutes le lieu de l’accident, le vélo de la victime et le navire devant lequel cela s’était produit. Seul, le portrait de la victime était le même pour tous ; sans doute un document fourni aux journalistes par la famille du malheureux cycliste. Ce visage, il le connaissait ! Il appela son épouse.

 

– Véronique ! Viens voir ! Vite !

– Oui ! J’arrive, mais tu peux attendre une minute ! Je vérifie un prix.

– Bien, mais je voudrais que tu me dises si tu reconnais quelqu’un dans le journal.

– Voilà, j’arrive. Tu n’as qu’à lire l’article si tu ne te souviens plus de son nom.

 

Gilbert suivit le conseil et lut le commentaire sous l’une des photos de la célébrité involontaire du jour :

 

« Monsieur Albert Grandin, la victime de ce terrible accident » était-il précisé.

 

Véronique, enfin à côté de son mari, constata qu’elle aussi connaissait ce monsieur ; ils avaient lutté ensemble contre un projet scandaleux dont le seul but était de détruire un site naturel. Pour en savoir plus ils achetèrent l’un des journaux. Ils firent leurs commissions plus rapidement qu’à l’habitude : ils avaient hâte d’être rentrés à la maison pour lire l’article concernant leur ancien compère. Arrivés chez eux ils déposèrent les courses sur la table de la cuisine et se précipitèrent au salon, s’installèrent sur le canapé, étalèrent le journal sur la table basse et commencèrent leur lecture.

 

TERRIBLE ACCIDENT AU PORT

 

DE SAINT-GEORGES

 

Titrait la Gazette du littoral.

 

« Un habitant de notre charmante station balnéaire se tue en vélo. Hier matin, Monsieur Albert Grandin, très connu de nos concitoyens, avait rendez-vous au port de Saint-Georges-des-Sables avec son ami Yvon Robin, patron pêcheur, lui aussi bien connu dans notre région. Monsieur Grandin, dont la maison est dans le haut de la rue du Port, avait pris sa bicyclette pour se rendre à ce rendez-vous. Lorsqu’il aborda la dernière partie de cette rue, en forte déclivité, son vélo prit de la vitesse ; c’est à vive allure qu’il arriva sur le port où il ne put éviter une aussière qui stoppa net le vélo. Le cycliste, éjecté, continua sa course en faisant un demi-tour sur lui même et retomba sur le sol, où son crâne se brisa sous la violence du choc.

 

Monsieur Grandin, polytechnicien, cadre supérieur à la SNCF, dont il était retraité, avait quitté la Région Parisienne pour venir s’installer chez nous.

 

Tous les détails sur cet accident et sur la victime sont en page deux. »

 

La page deux contenait, effectivement, plus de détails et surtout la cause de l’accident. Gilbert et Véronique furent assez surpris des conclusions. Que monsieur Grandin allât jusqu’à démonter les freins de son vélo pour le nettoyer était dans sa nature, mais qu’il omît de revisser des pièces leur parut invraisemblable, à moins que, depuis leur dernière rencontre, il ait pris un sacré coup de vieux !

 

– C’est surprenant et bien triste, dit Gilbert, mais j’espère que sa femme ne nous enverra pas de faire-part, parce que moi, ça ne m’amuse pas les enterrements !

 

                                                                                            A suivre

 

 

 

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