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Jean, après avoir quitté l’hôtel en fin de matinée, avait déposé sa valise dans son quatre-quatre, puis était parti se promener sur le port. Il avait acheté des journaux régionaux avant d’entrer dans un restaurant qu’il avait repéré lors de son premier séjour à Saint-Georges, et dont le nom l’avait amusé : le Bouffe Tard. Il s’était installé à une table et avait commandé un cognac. Il était normal, pour lui, de s’ouvrir l’appétit avec un produit du pays. En France, le whisky avait détrôné depuis longtemps cet excellent alcool, il n’en était pas moins une eau-de-vie ayant les mêmes usages et un meilleur goût. Malheureusement, trop de gens, après la dernière guerre mondiale, avaient lu des romans policiers américains où les héros buvaient, en moyenne, leur bouteille de scotch ou de bourbon par chapitre. Plus tard, un ministre des finances avait incité les citoyens à se détourner des alcools français en les taxant plus que ceux d’importation. Ce n’était pas très malin ! Ce qui amusa Jean était que ce fameux ministre figurait sur sa liste ! D’ailleurs, il aurait dû être le premier à abattre, puisque, en fait, il avait été à l’origine du mouvement anti-déviation. Mais, pensa Jean, son tour viendra ! Puis il savoura tranquillement son cognac en parcourant les journaux. L’accident d’Albert y était relaté en première page. Comme c’était la seule nouvelle importante de la région, elle était commentée sur une demi-page et illustrée de photographies. Il passait rapidement ce qui ne concernait pas directement le résultat final.

 

« En tout cas, cet habitant, nouvellement installé chez nous, mais qui… etc. Dont la carrière… etc. Qui participa à… etc. Sera regretté par l’ensemble de la population. »

 

Chaque journal fournissait une multitude de détails plus ou moins exactes : d’après l’un, il était cadre de banque, avait cinquante six ans et était en préretraite, d’après un autre, dirigeant d’un service ministériel en congé sabbatique, allait bientôt fêter ses cinquante trois ans, et d’après le dernier, il avait soixante ans et était retraité de la SNCF. Albert aurait été content de lire tout cela. D’autant plus qu’il se retrouvait diplômé de grandes écoles ! Les journalistes s’en étaient donnés à cœur joie dans la fausse information, cela leur permettrait, sans doute, de remplir un quart de page dans l’édition suivante afin de rétablir la vérité. Par contre, tous arrivaient à la même conclusion déduite d’après les premières constatations : Albert avait trop bien briqué sa Phenix et avait desserré les vis, soit par inadvertance, soit par excès de zèle, lors du nettoyage des freins et ne les avait pas resserrées.

 

En partie satisfait, Jean commanda son menu ; aujourd’hui il avait une bonne raison de s’offrir un peu de plaisir : il avait supprimé le premier de sa liste. Encore cinq et le compte sera bon. Il pensa qu’il avait tout de même eu un sacré coup de chance pour Albert. Il avait prévu une mise à mort différente, mais au dernier moment il avait modifié son plan. Ce dernier s’était avéré plus discret. En effet, à l’origine, il avait décidé de tuer Albert en le heurtant avec sa voiture, juste après s’être fait reconnaître de lui afin qu’il sût d’où venait son trépas. Il avait repéré qu’Albert allait, de temps à autre, se balader en vélo dans la forêt de Saint-Georges. Il y allait seul, car Éliane n’aimait pas ce moyen de locomotion. D’ailleurs il avait imaginé agir ainsi pour exécuter ceux qu’il avait condamnés ; il avait acheté un véhicule quatre-quatre pour aller traquer son gibier sur n’importe quel chemin. Il avait même prévu de donner le coup de Klaxon pour se faire identifier et sonner l’hallali. Après tout, ils auraient eu la même mort que les victimes de leur stupide obstination. Mais, le fait que des personnes, qui avaient toutes joué un rôle important dans une affaire sordide et triste à la suite malheureuse, fussent tuées en peu de temps, dans les mêmes circonstances, aurait attiré l’attention. Et surtout il aurait sans doute été rapidement retrouvé : les traces de pneus sur le sol et autres indices sur le corps de la victime auraient facilité la tâche de la police. Jean aurait eu, alors, quelques difficultés à terminer ce qu’il appelait son devoir. Il lui fallait donc revoir la question pour les suivants et changer de méthode à chaque exécution.

 

Après déjeuner, il récupéra son quatre-quatre pour se rendre au bord de mer. Il avait découvert une petite plage bordée de pins. L’endroit était ombragé et calme. Il étendit une serviette de bain sur le sol, au pied d’un pin, et s’allongea. Sa veste, qu’il venait d’ôter lui servit d’oreiller. Il rêvassa en écoutant le bruit des vagues. Puis il s’endormit, non sans avoir donné à son horloge interne l’ordre de le réveiller à quatre heures.

 

 

 

 

 

                                                                                             A suivre

 

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