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9

 

Dans le milieu de l’après midi, monsieur le député maire, André-Jacques Trestart, passa à l’Hôtel de Ville. Surnommé l’Agité par son entourage, non seulement à cause des initiales de ses nom et prénoms, mais aussi de la façon de se comporter : il était toujours affairé et semblait ne plus savoir où donner de la tête entre les réunions, les réceptions, les séminaires et son entreprise de fabrique de brosses et balais.

 

Il avait quelques documents à signer et venait aussi aux nouvelles, comme tous les jours où il n’était pas absent de la commune. De même que la majorité de ses collègues qui cumulait les mandats, il prétendait travailler énormément :

 

« Je suis un grand bosseur, se vantait-il, moi, je travaille tout le temps, au moins quinze heures par jours, même le samedi et le dimanche. Tout le monde ne peut pas en dire autant. C’est un sacerdoce que de s’occuper de ses concitoyens ! Il en faut des hommes comme nous pour maintenir les valeurs de la République. »

 

Mais, comme disait Philippe Grandin, quand il parlait des notables :

 

« Ces mecs là si on les écoutait, à côté d’eux le reste du populo est un ramassis de bons à rien et de feignants, mais quand on y regarde bien ils brassent plus d’air qu’ils n’en font. Prenez le cas de l’Agité, à la mairie il délègue et s’arrange pour prendre le minimum de responsabilité. A la Chambre des Députés, par exemple, quand on le voit à la télé lors d’une retransmission d’une séance parlementaire, s’il n’est pas en train de lire le journal, il papote avec ses voisins de pupitre ou il roupille à moitié. Quand il vote, il suit les consignes de son parti. L’usine est dirigée par ses deux fils ! Il n’y va que pour montrer qu’il est toujours le chef. Par contre, quand il y a une inauguration ou une autre occasion de se rincer le gosier, casser la graine et voir du beau monde, il est présent. Et il prétend que c’est du travail !

 

Croyez-moi, ces gens là, ça aime le pouvoir, les honneurs et ça ne peut pas partir en retraite parce que ça en crèverait d’ennui ! Remarquez, tout de même qu’il a fait des choses pas mal pour la commune et la circonscription. Il faut bien avouer que de porter la casquette de maire et celle de député lui permet d’obtenir plus facilement des subventions et d’autres avantages, surtout quand son parti est au pouvoir. On ne peut pas trop se plaindre de lui, à part l’affaire de la déviation où il n’a pas été très net, il a trouvé du boulot à bien des gens du coin, c’est tout de même sympa. Il a aussi aidé Albert à se faire une petite place dans la politique. Il n’est peut être pas bête, mon frère, mais il n’aurait jamais réussi sans monsieur Trestart. »

 

Donc, monsieur le député maire passa à la mairie. Il informa madame Brisquet de l’absence de monsieur Grandin, absence de quelques jours due au décès de son frère. Madame Brisquet lui répondit qu’elle était au courant et transmit à monsieur le député maire les messages laissés par le garde champêtre : rien d’important, mais il avait pris la bonne habitude de tout signaler.

 

Cette mauvaise et surprenante nouvelle avait touché André-Jacques : il connaissait bien Albert. Ils avaient fait équipe à la marie. Albert avait été pendant longtemps son premier adjoint. Albert aurait été un bon maire, mais il avait un défaut : il avait deux faces. Pour ceux qui le connaissaient mal, c’était un personnage charmant, voir charmeur. Il ne manquait pas d’humour et de plus était bien de sa personne. Alors que pour son entourage direct il était le pire des personnages, colérique, râleur et jamais satisfait.

 

André-Jacques avait manœuvré de telle manière qu’Albert fût plutôt chargé de la communication avec les administrés que de s’occuper du personnel communal.

 

Pendant que le maire signait le courrier et les documents administratifs en y jetant un œil rapide, car il avait confiance dans ses collaborateurs, il lança la conversation sur la mort d’Albert Grandin. Jacqueline, aussi, était émue. Elle avait rarement eu à faire avec monsieur Grandin au sujet du travail. Elle le voyait surtout à l’extérieur. Elle connaissait mieux Éliane, sa femme. Elles étaient devenues copines en pratiquant ensemble certaines activités proposées par les associations du village. Elles s’étaient adonnées à la poterie, la reliure et la gymnastique. Éliane lui avait confié que son Albert n’était pas, à la maison, le charmant monsieur Grandin.

 

Monsieur le maire et sa secrétaire étaient bien d’accord : c’était très triste, pour monsieur Grandin, de mourir en n’ayant pratiquement pas profité de la retraite, mais son épouse allait pouvoir savourer la sienne en toute quiétude. Elle n’aurait plus à supporter son râleur de mari.

 

 

 

                                                                                            À suivre

 

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