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Dès que le réveil sonna, Éliane se leva rapidement. Albert, son mari, avait un rendez-vous assez tôt ce matin au port, un peu avant que la marée fût assez haute pour permettre la sortie des bateaux de pêche. Albert était le genre de personnage à mobiliser tout son entourage pour s’occuper de sa petite personne. Et comme il devait rencontrer un patron pêcheur avant son départ en mer, Éliane, elle, devait se lever en premier pour lui préparer son petit déjeuner, l’aider à trouver ses affaires pour s’habiller et partir pour cette très importante entrevue. Une fois le café prêt et les tartines beurrées, Éliane réveilla Albert qui, comme d’habitude, était de mauvaise humeur. Il se leva péniblement, enfila avec difficulté ses charentaises, pesta parce qu’il ne trouvait pas sa robe de chambre, reprocha à son épouse d’avoir été bruyante dans la cuisine, ce qui avait gâché ses derniers instants de sommeil. Puis le café était trop chaud, le beurre des tartines trop froid et mal étalé. Il eut besoin d’Éliane à plusieurs reprises lorsqu’il fit sa toilette et s’habilla : où était son rasoir et son blaireau ; la serviette était encore mouillée ; il ne trouvait plus ses chaussettes… En bref, tout était source de récrimination qu’Éliane supportait en silence. Depuis plus de trente ans elle s’accommodait de l’acrimonie d’Albert , cela ne la dérangeait plus. Albert avait aussi quelques bons côtés ce qui faisait qu’Éliane n’était pas réellement malheureuse. Comme disait Philippe, le frère d’Albert : « Vous savez, mon frangin, c’est un bon bougre, il est un peu chiant sur les bords, le problème c’est que les bords sont larges, même plus que larges ! »

 

Philippe avait même trouvé un surnom pour décrire, avec une certaine justesse, son frère et sa belle-sœur : « C’est pas Laurel et Hardy, mais Laury et Hardelle, lui, il est grand et maigre, elle, elle est petite et bien rondouillarde. »

 

Pour se rendre au port, Albert s’en alla prendre sa bicyclette dans l’appentis. Il sortit du jardin, emprunta la ruelle qui menait directement à la rue principale. Là, il enfourcha sa Phenix dont il était assez fier. Il l’avait achetée à l’île Maurice lors de vacances dans l’Océan Indien, trois ou quatre ans auparavant. Il pensait être l’un des rares, sinon le seul, à posséder un tel engin en France, voire même en Europe. Ce n’était pas le vélocipède de tout le monde ! De plus, son aspect vieillot et sa simplicité donnaient un ton de respectabilité à son propriétaire.

 

Albert entama la descente de la rue. Au début, une pente douce qui ne nécessita que quelques coups de pédales pour atteindre une vitesse raisonnable et aborder un plat avant la plongée vers le bas de la ville et le port.

 

Albert était presque sûr d’avoir convaincu Yvon, le patron pêcheur de la Mireille, de se joindre à son équipe pour se présenter aux élections municipales. Yvon était non seulement connu mais surtout estimé par la plupart des gens de la région. Albert avait déjà commencé son travail d’approche depuis quelques jours et enfin, hier soir, lors de l’apéritif au café du port Yvon semblait s’être décidé :

 

– Je vais penser à tout ça, Albert, avait dit Yvon avant de sortir. Je vais peser le pour et le contre. Et je crois bien qu’il y a plus de pour que de contre, mais comme j’aime pas donner des réponses à la va vite, j’te dirai ce qu’il en est demain matin avant de partir en mer. T’as qu’à être auprès de la Mireille un bon quart d’heure avant qu’on largue les amarres. Si t’es capable de te démerder avec l’horaire des marées pour être au rendez-vous ça sera un bon point pour toi. Allez, salut à tous et… peut être à demain Albert !

 

                                                                                    A suivre

 

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