Daniel F. OLIVIER

 

 

 

 

 

LA VIE N'EST PAS

 

UN COMPTE DE FÉE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JUILLET 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

 

 

 

 

 

 

 

François Kerwannec, ce célèbre et riche écrivain, n'était pas superstitieux ; aussi, pensa-t-il, quelques jours avant un vendredi 13, qu'il se devait de vérifier si cette date était maléfique, bénéfique, ou neutre : il saurait, ainsi, ce qu'il en est des superstitions et autres croyances populaires. La réponse à cette question ne lui apporta rien de satisfaisant. On ne peut pas affirmer que ce jour lui fut bénéfique ou maléfique. En tout cas ce ne fut pas une journée calme, surtout quand on échappe trois fois à la mort, alors que l'on veut mourir ! Car François voulait mourir. Pourquoi voulait-il mourir alors qu'il menait une vie agréable et qu'il était en bonne santé ? Enfin, presque en bonne santé. A plus de quatre-vingts ans, François était un vieillard encore très alerte. Bien que de taille moyenne, il en imposait par sa prestance. Ce beau vieillard, à peine ridé, dont la calvitie était agrémentée d'une couronne de cheveux argentée – ou plutôt, plus le temps passait, d'une couronne parsemée de quelques cheveux argentés – avait un certain charme. Son humour, sans être méchant, était assez critique envers les autorités. Il se prétendait anarchiste, un vrai anarchiste, un anarchiste, qui, s'il n'aime pas la hiérarchie, aime l'ordre ; et quand on aime l'ordre on n'a pas besoin de chef pour se conduire correctement ! Il aimait citer Pierre-Joseph Proudhon, qui en 1840 fut le premier à se réclamer anarchiste, c'est-à-dire, partisan de l’anarchie, entendue en son sens positif « La liberté est anarchie, parce qu'elle n'admet pas le gouvernement de la volonté, mais seulement l'autorité de la loi, c'est-à-dire de la nécessité » Et, beaucoup plus tard, son contemporain Jacques Ellul qui, en 1987, affirmait que « plus le pouvoir de l'État et de la bureaucratie augmente, plus l'affirmation de l'anarchie est nécessaire, seule et dernière défense de l'individu, c'est-à-dire de l'homme ». Le public appréciait autant ses écrits que ses rares apparitions à la télévision.

 

Il s'était marié avant la trentaine. Ses enfants, un garçon et une fille, le choix du roi, lui avaient donné, presque, entière satisfaction. Son fils vivait aux États-Unis où il s'enrichissait en vendant, à prix fort, aux citoyens aisés du cru des vieilleries dont les brocanteurs européens n'arrivaient pas à trouver preneur sur le vieux continent. Sa fille mariée au représentant d'une monarchie constitutionnelle héréditaire - c'est ainsi que les dictionnaires définissent la principauté-duché de Monti-Luxendorf, ce tout petit état, à peine une chiure de mouche, tout juste une crotte de fourmi, sur la carte de l'Europe - coulait des jours tranquilles auprès de ses enfants et de son prince, ou grand-duc de mari (François ne se souvenait jamais du titre de son gendre et l'appelait simplement par son prénom).

 

Son insatisfaction au sujet de sa progéniture était due au fait que son fils profitait et exploitait le manque de culture et de goût de ses clients, et que sa fille vivait plus que très bien grâce aux revenus, pas toujours très honnêtes, générés par la principale activité, de ce petit état dirigé par son mari : la finance. Et, en plus, ce mari était un monarque ! Avoir un tel gendre est assez vexant pour quelqu'un qui se dit anarchiste.

 

François était veuf depuis trois ans. Son épouse avait, comme elle le disait, attrapé une bonne grippe . Grippe qui fut qualifiée de mauvaise par le médecin qui constata son décès quelques jours après. Il avait difficilement accepté la perte de celle avec qui il avait parcouru un long chemin semé de mauvais et bons moments et surtout d'amour. Il s'en remettait tant bien que mal (non pas d'avoir fait ce long chemin, mais du trépas de son épouse !). Il aurait, peut-être, mieux supporté l'absence de celle qui fut la femme de sa vie (précisons qu'il n'en eut qu'une, car disait-il : quand on a trouvé l'épouse parfaite il ne faut pas perdre son temps à en chercher une autre) s'il n'avait été atteint par un pénible et terrible mal. Ce n'était pas une maladie mortelle, mais plutôt un double handicap : anosmie et agueusie.

 

Pour certains médecins, l'anosmie est la cause de l'agueusie. D'autres affirment que l'agueusie provoque l'anosmie. Laissons les à leurs conflits de spécialistes et résumons la situation : François avait perdu le sens de l'odorat et du goût. Que des praticiens lui aient spécifié que c'est le sens du goût qui avait entraîné la perte de l'odorat, ou le contraire, ne changeait en rien la situation ! Il pouvait déterminer que ce qu'il introduisait dans sa bouche était chaud, tiède ou froid, liquide, mou, sirupeux, dur ou croquant mais quant à savoir si c'était sucré, salé, amère ou acide il n'en était pas question.

 

En prenant de l'âge il avait perdu quelques capacités réservées aux plus jeunes. Il compensait tant bien que mal : lunettes à foyer variable pour les yeux ; augmentation du volume du son pour écouter radio, lecteur de disques ou télévision ; réduction de vitesse de marche dans la montée d'escaliers ou de côtes. Arrêtons là cette liste non exhaustive qui serait trop longue à énumérer, d'autant plus qu'il ne pouvait pas compenser dans tous les domaines. Surtout dans celui de la sexualité. Afin de bien se faire comprendre il expliquait qu'il est plus facile de jouer au billard avec un manche de pioche qu'avec un bout de corde à linge ; étant un peu vantard à ce sujet il préférait utiliser le terme manche de pioche à celui de manche de balai. D'ailleurs cela ne lui manquait pas. Attention ! Avertissement aux quelques lecteurs ayant des idées facétieuses et déplacées : précisons, ce n'est pas le manche qui ne lui manquait pas, mais la sexualité !

 

Il faut dire que ses envies avaient changé : monter aux arbres, faire le tour du monde à la voile, apprendre à piloter un avion ou un hélicoptère, enfin, faire tout un tas de trucs qui dépendent de la force physique, des moyens financiers et du temps ne l'intéressaient plus. Il avait depuis un bon nombre d'années les moyens financiers, même le temps, mais plus la force physique et il ressentait encore moins la nécessité de se lancer dans des activités aventureuses, risquées et, pire, dangereuses.

 

Il ne regrettait rien, enfin presque rien, mais ce presque était de trop. Il avait perdu le sens de l'odorat et du goût ! Il ne pouvait plus apprécier l'odeur des roses de son jardin, l'exhalaison de la terre après une bonne pluie, le fumet d'un plat qui se prépare en cuisine. Lors de promenades, il ne pouvait déterminer s'il venait de marcher sur de la boue ou une crotte de chien. Il ne pouvait plus apprécier le boire et le manger. A quoi bon avoir une cave, pas une cave tout juste bonne à permettre d'entasser ce dont on a plus besoin, mais une cave à température et humidité constantes, été comme hiver, enfin une vraie cave où les vins vieillissent tranquillement, et avoir l'impression de boire de l'eau quand on veut savourer une bonne bouteille ? A quoi bon avoir une cuisinière, car, Amélie, cette brave femme qui était aussi sa gouvernante, mais qu'il considérait comme un membre de sa famille, continuait à préparer d’excellents repas. A quoi bon aller dans un restaurant gastronomique pour n'absorber que des mets et des et boissons sans goût ? Et, s'il lui arrivait arrivait de fréquenter ces restaurants, c'était plus pour faire plaisir à ses amis que pour sa propre satisfaction.

 

Son double handicap ne présentait que deux avantages, ce qui étaient très loin de le consoler : d'abord il pouvait avaler n'importe quoi et ne pas être incommodé lorsque c'était mauvais ; ainsi il pouvait de nouveau accepter les invitations de certaines de ses relations dont l'habitude est d'essayer de vous convaincre des vertus de la nouvelle cuisine ou de vous proposer des mets exotiques. Finie l'angoisse de devoir déguster un ragoût de serpent ou un sorbet de crevettes bleues (si, si, ça existe, c'est très cher et loin d'être excellent). Ces amis, au goût si particulier, n'étaient, heureusement, pas très nombreux : six ou sept. Il préférait leur rendre la politesse en les invitant à sa table tous ensemble. Ce groupage présentait ainsi l'avantage de permettre à Amélie de se lancer dans des essais culinaires audacieux mais pourtant toujours réussis. D'autant plus qu'elle aurait été choquée de voir le mépris des hôtes devant un civet de lièvre, un ris de veau, une tarte aux pommes maison, ou tous autres mets appréciables, mais pas tendance. Cela n'empêchait pas François d'être vexé de constater que ses hôtes préféraient aux meilleurs vieux bordeaux ou bourgognes de sa cave cette boisson gazeuse d'origine américaine (inventée par un pharmacien français ; il n'y a pas de quoi être fier !). Car il y avait toujours chez François quelques canettes de ce coca. Il n'y a rien de mieux pour déboucher un évier, détartrer les W.C., astiquer les cuivres et l'argenterie, disait Amélie.

 

Enfin, l'absence d'odorat lui permettait de ne pas être incommodé par les mauvaises odeurs. Avant, il aurait aimé se baguenauder dans les zoos, et aurait apprécié de pouvoir s'attarder du côté des grands fauve ; mais, sauf quand un rhume diminuait ses capacités olfactives, il y passait peu de temps. Maintenant, il pouvait même se promener pendant des heures dans la fauverie, admirer la puissance des lions, l'élégance des tigres, et la majesté des ours sans être aucunement gêné. Par contre ce qui l'embarrassait c'était les regards renfrognés, et souvent les réflexions désobligeantes de son entourage lorsqu'il revenait d'une telle visite. En conséquence il ne visitait les zoos qu'en hiver, quand tous les membres de son entourage, grippés ou enrhumés, avaient le nez suffisamment bouché pour n'être plus à même de sentir la moindre odeur.

 

 

 

 

 

A SUIVRE ...